DAKAR, 24 fév (IPS) – Victime des inondations survenues à la suite des dernières pluies diluviennes enregistrées au Sénégal, Mamadou Fall, refuse de croire à la promesse du gouvernement de construire des logements plus commodes et assainis pour tous les sinistrés.
Fall habite le quartier de Médina Gounass, à Pikine, dans la proche banlieue de Dakar, la capitale sénégalaise. Mais, il est sceptique par rapport à la promesse du gouvernement.
A la suite des inondations, le chef de l'Etat sénégalais, Abdoulaye Wade, avait décidé le lancement d'un plan dénommé 'Jaxaay' (nom désignant l'aigle en wolof, une langue locale parlée au Sénégal). Le plan 'Jaxaay', annoncé solennellement dans un message du chef de l'Etat à la nation, le 28 août 2005, ambitionne de reloger les populations des zones inondées, de traiter les zones libérées, et de résoudre les problèmes d'inondation dans tout le pays quel que soit le type d'inondation.
L'objectif visé, a affirmé Wade, est un "Sénégal sans inondation et Dakar sans flaque d'eau".
"Je préfère attendre de voir la couleur de ces maisons annoncées à grande publicité avant de songer à déménager ailleurs avec ma famille", a déclaré Fall à IPS, expliquant qu'il est plus préoccupé actuellement à trouver les moyens de remblayer la cour de sa demeure toujours envahie par les eaux verdâtres des dernières pluies.
Le scepticisme de Fall se justifie notamment par le fait que l'annonce du chef de l'Etat coïncide avec un débat sur l'opportunité ou non de reporter les élections législatives de 2006 pour les coupler avec le scrutin présidentiel en 2007. Comme beaucoup d'autres victimes des inondations, Fall pense que le projet 'Jaxaay' répond seulement à des considérations politiciennes.
Mais avant ce projet, l'Etat avait annoncé en grande pompe la construction de logements sociaux à Diamniadio, dans le département de Rufisque, au sud-est de Dakar, au bénéfice des couches défavorisées. Ce projet devait être exécuté avec des matériaux locaux.
En outre, le gouvernement avait toujours manifesté le besoin de restructurer les quartiers de Pikine et de Guédiawaye, victimes d'inondations presque à chaque hivernage. Mais tous ces projets tardent encore à se réaliser, ce qui explique le pessimisme affiché par de nombreux sinistrés sur la matérialisation des logements du plan 'Jaxaay'.
Fall est l'une des victimes des inondations exceptionnelles survenues en août 2005, auxquelles le Sénégal avait été confronté. Elles avaient touché principalement plusieurs quartiers de la banlieue de Dakar dont ceux de Pikine et de Guédiawaye qui sont très peuplés. Environ 180 millimètres de pluies ont été cumulées en deux jours.
De nombreuses familles estimées à plus de 12.000 personnes ont été obligées de quitter leurs maisons, envahies par les eaux pluviales, pour être relogées par l'Etat sous des tentes dressées dans des sites à Thiaroye et Yeumbeul, deux quartiers de la banlieue-est de Dakar, mais également au Centre international du commerce extérieur du Sénégal. "Les populations exposées sur les voies d'eau et leurs réceptacles devront accepter leur déplacement vers des lieux aménagés où, bien entendu, les conditions au départ seront difficiles, mais je demande à toutes et à tous de faire preuve de courage, le temps d'apporter une solution définitive", avait souligné le président Wade dans son message à la nation.
Selon Moussa Ngningue, un autre sinistré habitant à Thiaroye, "le plan Jaxaay ne repose que sur du vent. Je refuse de croire à des paroles de politiciens, ils ne savent que promettre, et oublient toujours de respecter leur parole". "Depuis le temps que nous habitions dans ces quartiers, on nous dit à chaque fois qu'on va venir les restructurer et les assainir, sans jamais le faire. Je n'attends aucune aide de l'Etat pour trouver un toit et loger convenablement ma famille", a-t-il ajouté à IPS.
Mais, cet avis n'est pas partagé par Coumba Bâ, une vendeuse de lait caillé, à Dakar. "J'ai confiance au projet Jaxaay, car le gouvernement a déjà posé les premiers pas de sa réalisation en identifiant le site. L'autre jour, on a même vu à la télévision le ministre (du Patrimoine bâti, de l'Habitat et de la Construction) en train de visiter le chantier des nouvelles maisons". "Mon seul souci concerne les prix qui nous seront proposés pour l'acquisition de ces maisons, et je souhaite aussi que la transparence soit de mise pour que les véritables sinistrés des inondations ne soient pas spoliés et laissés en rade", souligne-t-elle à IPS.
Le coût du plan 'Jaxaay', estimé à environ 100 millions de dollars, sera entièrement financé par l'Etat sénégalais. Pour cela, le gouvernement a décidé de reporter en 2007 les élections législatives prévues cette année et de consacrer leur budget de quelque 13 millions de dollars à la réalisation du projet. Toutefois, cette décision a été dénoncée par les partis d'opposition et des membres de la société civile qui ont accusé les autorités gouvernementales de profiter du drame des sinistrés des inondations pour satisfaire leurs ambitions politiques.
"On se demande comment l'Etat en est arrivé à arrêter ce budget de 52 milliards FCFA (environ 100 millions de dollars) sans aucune étude technique préalable", déclare Ousmane Diop, un responsable local du Parti socialiste (opposition) à Rufisque. Diop s'interroge également sur ceux qui seront les véritables bénéficiaires des villas du plan 'Jaxaay' entre les locataires et les propriétaires des maisons inondées.
Le plan 'Jaxaay' devra à terme, selon le gouvernement, permettre la construction de 3.000 logements dans une zone aménagée à cet effet à Keur Massar, toujours dans la proche banlieue de la capitale. Sur le site des parcelles assainies de Keur Massar, 100 terrains ont été attribués depuis le 15 octobre dernier à une douzaine de promoteurs privés étrangers et locaux pour la construction de maisons-témoins à livrer dans un délai de 60 jours. Les promoteurs immobiliers étrangers sont des Espagnols et des Malaisiens. Les nationaux sont réunis au sein du regroupement des promoteurs privés et immobiliers du Sénégal.
"La réalisation des maisons-témoins du plan est une occasion pour nous de montrer sur ce site le savoir-faire des promoteurs locaux tout en restant à l'écoute des autorités pour la suite du programme", a expliqué à IPS, la présidente du regroupement, Anna Bâ Dia.
Actuellement, quelques villas-témoins sont déjà achevées sur le site, alors que d'autres sont en construction ou en finition. Le ministre du Patrimoine bâti, de l'Habitat et de la Construction, Oumar Sarr, qui a visité le chantier des villas du plan 'Jaxaay' en décembre, a affirmé que les logements seront livrés avant le début des prochaines pluies attendues généralement vers mai-juin. Sarr a rassuré les futurs bénéficiaires que les prix des logements seront à leur portée, indiquant que l'Etat va procéder à une "sélection minutieuse" des prix proposés par les promoteurs avant de fixer les coûts de vente. Cependant, le coût moyen d'un logement est estimé entre 5.770 dollars et 7.690 dollars environ, selon les premières estimations du président wade.
Dans l'attente de la livraison de ces maisons, les sinistrés de la banlieue de Dakar sont retournés occuper leurs anciennes concessions, toujours envahies par les eaux des pluies précédentes, quatre mois après la saison.
Ils ont été délogés des sites d'hébergement à la fin-janvier, après six mois. Puisque la plupart des sinistrés étaient des locataires, l'Etat leur a demandé d'aller trouver des abris provisoires ailleurs en attendant la fin du plan 'Jaxaay'.
Selon le ministère de la Solidarité nationale, environ 2,8 millions de dollars ont été dépensés depuis août par l'Etat pour la prise en charge des sinistrés.
Peuplée d'environ deux millions d'habitants, selon des estimations officielles, la ville de Dakar, qui n'occupe que deux pour cent de la superficie du territoire national, est très souvent confrontée à des problèmes d'inondation. En effet, devant une forte pression démographique, les populations n'ont pas hésité à aller habiter dans des bas-fonds ou d'anciens lits de cours d'eau qui sont des passages naturels ou collecteurs des eaux de pluies diluviennes, comme l'année dernière.

