COMMERCE: Trafic divers entre les pays voisins et les zones rebelles deCôte d'Ivoire

POGO, nord de la Côte d'Ivoire, 9 fév (IPS) – Les frontières terrestres des pays voisins de la Côte d'Ivoire (Mali, Burkina Faso, Guinée Conakry) et les zones ivoiriennes sous contrôle des ex-rebelles sont devenues une grande région de trafic routier varié englobant toutes sortes de transactions commerciales.

On y rencontre de produits divers de l'import-export, des médicaments pharmaceutiques prohibés, la drogue, la prostitution, l'alcool et le banditisme. Traverser une de ces frontières terrestres requiert beaucoup de courage, selon un habitué de la zone. Avec un fusil porté en bandoulière, Amidou Koné, 50 ans environ, qui est un "passeur de marchandises", déclare à IPS qu'il fait ce métier depuis dix ans. Koné saute sur sa moto chargée de bagages superposés en avant et en arrière, qu'il démarre à l'aide de deux collègues, indiquant que les "marchandises coûtent moins chères au Mali". "Et nous sommes sollicités par de petits commerçants ivoiriens pour 50.000 francs CFA (100 dollars environ) pour chaque passage effectué. En temps normal, nous essuyions des tirs de coups de feu des agents de la douane en patrouille lorsque nous refusions de nous arrêter. Aujourd'hui, nous sommes confrontés aux attaques armées des bandits ou des éléments incontrôlés des ex-combattants", affirme Koné. Pendant ce temps, à Zégoua, une ville frontalière dans le sud du Mali, et à Pôgô, une localité de la frontière nord de la Côte d'Ivoire, des cars de transport de passagers, des camions de marchandises et des camions-citernes chargés de carburant, remplissent les formalités aux postes de contrôle douanier tant du côté des ex-rebelles (Forces nouvelles) que du côté malien avant l'accès au territoire voisin. Souleymane Dicko, un transporteur malien, convoie ses camions chargés de matériaux de construction (ciment, tôles, fer à béton) depuis le port d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne, en direction du Mali. Dicko déclare à IPS : "Après la traversée de la partie gouvernementale, nous recommençons de nouveau le dédouanement de nos marchandises avec les Forces nouvelles qui ne reconnaissent pas les documents délivrés par la douane gouvernementale. Et nous dépensons énormément d'argent dans ces 'deux Côte d'Ivoire' avant d'atteindre le Mali". La Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion qui a éclaté après l'échec d'une tentative de coup d'Etat, le 19 septembre 2002. Des soldats insurgés avaient déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations musulmanes du nord. Malgré des efforts de médiation internationale, la paix et la réconciliation ne sont pas encore en bonne voie dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

Si les transporteurs et les opérateurs économiques du Mali arrivent à joindre difficilement le port d'Abidjan, ce n'est pas le cas de leurs homologues burkinabé. Malgré la reprise du transport ferroviaire qui lie la Côte d'Ivoire au Burkina Faso, les opérateurs économiques burkinabé restent réticents. Selon Issoufou Tiendrebéogo, qui convoie une quinzaine de camions-citernes de carburant vers des villes ivoiriennes anciennement assiégées, "le port autonome d'Abidjan reste le plus proche. Mais à cause de l'insécurité, nous préférons les ports de Cotonou (Bénin) et Lomé (Togo)". Au début des hostilités, le camp présidentiel en Côte d'Ivoire avait accusé les autorités du Burkina Faso de soutenir la rébellion ivoirienne. En conséquence, la communauté burkinabé vivant en Côte d'Ivoire — environ trois millions de personnes — a été la cible de nombreuses attaques orchestrées par des partisans du président ivoirien, Laurent Gbagbo. Par ailleurs, le trafic du cacao est en baisse dans cette zone frontalière durant la campagne agricole 2005-2006. De 15 à 20 camions par jour les campagnes commerciales des années passées, ce sont seulement cinq ou dix camions qui traversent quotidiennement la frontière burkinabé. La taxe imposée par les ex-combattants rebelles serait à l'origine de ce ralentissement. Ils exigent quelque 200.000 dollars pour l'obtention de l'agrément d'achat du cacao dans leurs zones. Seulement quatre opérateurs ont pu obtenir cet agrément, a révélé à IPS, Ibrahima Yao Joachim, un acheteur ivoirien de produits agricoles dans les zones rebelles qu'il fait passer par le Burkina Faso et le Mali. Normalement, la baisse de ce trafic transfrontalier du cacao devrait être une bonne chose pour l'économie ivoirienne, selon des analystes. Mais sur le terrain, et du fait de la division du pays, les ex-rebelles ont interdit, depuis le début des hostilités, en 2002, le transfert des produits agricoles de leurs zones vers le port d'Abidjan ou vers des villes sous contrôle gouvernemental. Les Forces nouvelles mènent toujours des actions pour empêcher notamment la sortie du cacao produit dans leurs zones vers le port de la capitale économique. La Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial du cacao avec plus d'un million de tonnes par an. Selon Joachim, la "cherté de l'agrément d'achat du cacao a motivé d'autres acheteurs à se regrouper en association pour ouvrir un couloir économique dans l'ouest ivoirien, une des zones productives qui fait frontière avec la Guinée Conakry, à l'ouest. Ainsi, le cacao ivoirien passe désormais par ce pays voisin de la Côte d'Ivoire qui possède un port, si petit soit-il". Lors d'une tournée d'information le 27 janvier dans l'ouest montagneux, dans la ville ivoirienne de Man, sous contrôle des Forces nouvelles (FN), le secrétaire général des FN, Guillaume Soro, a encore réitéré leur fermeté sur leur refus de faire évacuer le cacao de leurs zones vers le port d'Abidjan, situé en zone gouvernementale. "Sur le café et le cacao, je l'ai dit, je le répète, on ne va pas donner notre cacao à Gbagbo pour qu'il prenne des taxes pour acheter des armes. On n'est pas des idiots. Notre cacao doit servir d'abord aux paysans, et c'est en ce sens que nous avons travaillé", a déclaré Soro.