POLITIQUE-RDC: Un problème d'administration se pose à Rutshuru – Analyse

KINSHASA, 6 fév (IPS) – La crise en République démocratique du Congo (RDC) s'envenime au jour le jour, avec des soldats loyalistes qui font défection dans l'est du pays en faveur d'un ex-officier rebelle parce qu'il est leur frère de tribu.

Au même moment, des populations érigent des barricades contre des militaires venus les protéger contre des attaques rebelles; ou encore, les mêmes populations profitent de la crise pour se régler de vieux comptes. A Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu, dans l'est de la RDC, il se pose un réel problème d'administration qu'un gouvernement responsable se devrait de régler au plus vite sauf s'il trouve son compte dans le cafouillage. Dans la nuit du 28 au 29 janvier, Rutshuru a de nouveau été attaquée par des assaillants toujours non identifiés. Les militaires loyalistes ont résisté et repoussé l'attaque, tuant trois assaillants. Rutshuru, l'un des cinq territoires qui forment la province du Nord-Kivu échappe quasi-totalement à l'administration du gouvernement central à Kinshasa, la capitale de la RDC. En dépit des efforts tendant vers la réunification du pays après près d'une décennie de turbulences politiques, les garnisons militaires du territoire de Rutshuru ne répondent que du gouverneur de la province du Nord-Kivu, Eugène Serufuli. Mais, ce gouverneur représente plus sa composante du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) que du gouvernement central établi, selon des observateurs. A la suite de l'attaque de plusieurs localités du territoire par des éléments dissidents des Forces armées de la RDC (FARDC), le ministre congolais de la Défense et de la Sécurité, Adolphe Onusumba, lui-même issu de la composante RCD, s'est rendu dans le maquis du général rebelle Laurent Nkunda, à Kitchanga, non loin de la ville de Rutshuru pour discuter avec les dissidents. La population de Rutshuru est déçue de constater que le ministre n'a pris aucune mesure contre les dissidents de Nkunda, indiquent des analystes contactés au téléphone par IPS.

Un scénario similaire à celui de Rutshuru s'est déjà produit à Kanyabayonga en novembre-décembre 2004, lorsque la 8ème région militaire de Goma s'est insurgée contre l'état-major général des FARDC, qui avait décidé de renforcer la frontière du Congo avec le Rwanda à la suite des menaces du président du Rwanda de redéployer ses troupes en RDC. La situation à Rutshuru n'est pas différente non plus de ce qui s'était passé à Bukavu quelques mois plus tôt, en mai-juin 2004, lorsque deux officiers supérieurs de l'armée, en l'occurrence le général Nkunda et le colonel Jules Mutebusi, avaient pris les armes contre la 10ème région militaire, basée à Bukavu, sous prétexte de préserver la vie des populations banyamulenge (d'origine tutsi) prétendument en danger d'extermination par l'armée régulière. Les autorités provinciales ont toujours adopté un comportement difficilement explicable. Issus de l'ex-rébellion RCD-Goma (aile de Goma), supportée par le Rwanda, le gouverneur de la province, Serufuli et le commandant de la 8ème région militaire, le général Gabriel Amisi, dénoncent les attaques armées contre Rutshuru sans vraiment les combattre. Personne ne veut vraiment mettre le doigt sur la plaie et identifier les assaillants. Plus grave, la troupe envoyée en renfort à Rutshuru pour combattre l'insurrection, a choisi de passer à l'ennemi avec armes et bagages, ont constaté des observateurs sur place. "Il est vraiment dommage que Kinshasa traite avec beaucoup de légèreté ce qui se passe au dans le Nord-Kivu", explique avec beaucoup de regret, Batu Sangui*, un activiste défenseur des droits de l'Homme à Rutshuru. Selon le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, près de 50.000 habitants de Rutshuru et des environs ont dû fuir leurs domiciles, terrorisés par les détonations d'armes lourdes, le bruit des hélicoptères de combats de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo et des tueries à l'arme blanche. Dans une autre localité sous le contrôle du RCD, Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, ce n'est pas encore la peur panique, mais l'angoisse se lit nettement sur les visages. Les bruits de bottes entendus à Rutshuru, l'arrivée massive des populations apeurées et la désertion de près de 600 soldats tutsi en faveur du général rebelle Nkunda, font craindre une invasion de la ville. "Nous craignons que d'un moment à l'autre, les rebelles de Nkunda ne viennent occuper la ville", a déclaré à IPS, Sifa Bidashimwa, une femme d'affaires à Goma. Pour la majorité des 300.000 habitants de Goma, c'est une certitude que le Rwanda est impliqué dans l'attaque du mercredi 18 janvier contre plusieurs localités du territoire de Rutshuru par des éléments proches du général Nkunda. "Nous sommes complètement enfermés entre le territoire de Masisi à l'ouest, où campe Nkunda et ses troupes, et le Rwanda à l'est. Nous nous demandons ce qu'attendent les autorités du gouvernement central, à Kinshasa, pour dénoncer ce complot contre la sécurité de l'Etat dont sont complices les autorités provinciales", explique Sifa. Sous l'appartenance rwandophone, se cache un grand complot de déstabilisation de la RDC. Il n'y a que les autorités centrales à Kinshasa pour ne pas s'en rendre compte, ajoute-t-elle. Les rwandophones sont tous ceux qui se reconnaissent à travers la langue kinyarwanda, la même qui est parlée au Rwanda. Ce sont des Congolais, en majorité des Tutsi, qui pour des raisons de sécurité, disent-ils, ne veulent pas quitter les abords de la frontière rwandaise à tel point qu'ils sont accusés de rouler pour Kigali au détriment de Kinshasa. Le gouvernement congolais n'a encore fait aucun commentaire sur les événements de Rutshuru.

*(C'est un surnom utilisé pour la sécurité de la personne concernée)..