SANTE-COTE D'IVOIRE: Retour en force de l'ulcère de Buruli

ABIDJAN, 30 jan (IPS) – Les données d'une enquête nationale fournies par le Programme national de lutte contre les ulcères à mycobactéries (PNUM) font état de 10.032 cas d'ulcère de Buruli en 1991, 4.642 en 1997. Mais en 2005, la maladie a connu un regain avec un nombre de cas cumulé estimé à 22.000.

"Cela fait cinq ans que je suis malade. Au début, j'ai été soigné sans résultat, par un médecin traditionnel. Mes parents ne voulaient plus de moi parce que je faisais peur à voir avec de grandes plaies ouvertes sur le corps. J'ai subi quatorze opérations chirurgicales, et toujours rien", raconte Théodore Koffi, un malade rencontré dans un centre de santé d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne. A côté de lui, Philippe Atsé, 13 ans, voit encore une boule émerger au niveau de son poignet droit. "C'est encore l'ulcère de Buruli qui revient", dit-il. Il a été contraint d'abandonner l'école, le corps "décimé" par les plaies. Tout comme eux, de nombreux autres patients visitent quotidiennement les cinq centres de traitement que compte la Côte d'Ivoire. "L'incidence de la maladie est croissante", a déclaré à IPS, le coordonnateur du Programme national de lutte contre les ulcères à mycobactérie (PNUM), Dr Moussa Diabaté. Selon lui, 46 pour cent des malades sont agés de 1 à 15 ans tandis que la tranche d'âge des plus de 15 ans représente 54 pour cent. La région du centre est la plus touchée du pays avec 50 pour cent de cas, suivie de l'ouest, 32 pour cent, alors que le sud et le nord totalisent respectivement 12,5 et 5,5 pour cent. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué que la Côte d'Ivoire est le pays le plus touché d'Afrique par l'ulcère de Buruli avec 22.000 cas détectés. Suivent le Ghana avec 10.000 cas et le Bénin, 4.000 cas. L'ulcère de Buruli a fait sa première apparition en Côte d'Ivoire en 1978, dans la région de Yamoussoukro. Au lendemain de la découverte d'un foyer endémique à Daloa (centre-ouest du pays) en 1989, la pandémie est devenue une préoccupation pour les autorités sanitaires. Malheureusement, par manque de moyens de lutte adéquats, les autorités ont assisté, impuissantes, à la progression de la maladie qui a touché d'autres villes du sud du pays, notamment la région d'Adzopé (au sud-est) où les populations traumatisées la qualifient de "maladie mystérieuse de Daloa". Le directeur exécutif du PNUM, le professeur Jean-Marie Kangah, a indiqué à IPS que 768 nouveaux cas ont été dénombrés en 2003, 1.256 en 2004. Pour attirer l'attention des organisations internationales sur l'ampleur du mal, un site Internet – www.buruli.ci – est mis en ligne depuis 1997.

"Nous y avons placé des images de cas d'Ulcère de Buruli certes fortes pour les personnes sensibles, mais qui méritent d'être vues pour apprécier l'évolution de la maladie", affirme Kangah. L'ulcère de Buruli est une maladie infectieuse due à une mycobactérie et caractérisée par de vastes ulcérations cutanées qui évoluent le plus souvent vers des séquelles invalidantes. Troisième maladie mycobactérienne la plus fréquente dans le monde, après la tuberculose et la lèpre, elle laisse des séquelles sur le corps, y compris sur les parties intimes, indique Diabaté. Pour faciliter le diagnostic précoce de la maladie et l'accès rapide aux soins au niveau local, le PNUM a préconisé, en avril 2005, la mise en place d'un réseau national de surveillance et de prise en charge des malades. Le ministère de la Santé, alors dirigé par Dr Albert Mabri Toikeusse, avait aussitôt mis à la disposition de cette structure une aide de 40.000 dollars US pour l'approvisionnement en médicaments d'urgence de 11 centres de santé et accentuer la campagne de sensibilisation du programme. Capucin italien gérant un centre anti-ulcère de Buruli à Angré, un quartier chic d'Abidjan, le père Marco traite gratuitement des malades venus de tout le pays, dont environ 75 pour cent sont des enfants. Face au coût élevé du traitement de la maladie, le centre a décidé de développer d'autres traitements. Des emplâtres d'argile importée de France sont appliqués sur les plaies trois fois par jour. Avec l'argile, le résultat est plus lent qu'avec la chirurgie, mais il permet de retirer la saleté tout en conservant la peau saine. Ce qui participe de la réduction considérable des coûts du traitement par cinq ou six. "En fait, le coût direct du traitement varie entre 325 et 425 dollars par mois et par malade, soit entre 1.200 à 2.400 dollars pour le traitement d'un malade qui dure près de quatre mois. Pour un pays dont le revenu quotidien par tête d'habitant atteint à peine un dollar, il est difficile de s'offrir des soins médicaux adéquats", a expliqué père Marco. "Nous sommes obligés de les soigner avec les moyens dont nous disposons, mais cela est encore insuffisant. Ce sont des familles à majorité pauvres et nous ne pouvons leur exiger ce qu'elles n'ont pas", indique à IPS, Dr Bernard Allah Kouakou, médecin à Bécouéfin (département d'Adzopé). L'ulcère de Buruli, poursuit-il, peut atteindre tout le monde, sans distinction de race, d'âge, de sexe ou encore d'origine ethnique.