JOHANNESBURG, 24 nov (IPS) – Dans les halls miteux de l'hôtel, un membre du personnel parle au téléphone. "Tau a été tuée", affirme-t-il. "Je ne peux pas dire qui a fait cela, mais Memo a découvert le corps".
La femme décédée était une prostituée qu'on peut apercevoir dans la chambre qu'elle utilisait à peine enveloppée d'un couvre-lit piqué, une blessure provoquée par un fil téléphonique autour de son cou. Elle semble avoir reçu plusieurs coups de couteau, puisque du sang frais tâchait son chemisier. A partir de ce que votre correspondant peut dire, il y a des signes d'une lutte.
Très vite, cinq femmes habillées en jeans serrés, délavés entrent dans l'hôtel et demandent ce qui s'est passé. "Qui l'a tuée?", demande l'une d'elles, d'un ton neutre. "Nous voulons savoir si elle est membre de notre groupe ou non".
Lorsqu'il est apparu que ce n'est pas le cas, les femmes semblaient soulagées et ont déclaré en Ndebele, une des langues utilisées au Zimbabwe : "Les filles, elle n'est pas des nôtres. Elle n'est pas de Bulawayo".
Bulawayo est la seconde plus grande ville du Zimbabwe.
L'épisode rappelle non seulement les dangers qui menacent dans cette zone de Johannesburg — la tristement célèbre banlieue de Hillbrow, à forte densité — mais également le degré auquel les Zimbabwéens ont fait de l'Afrique du Sud voisine leur maison, pour la plupart, illégalement.
Quelque 2,5 millions de personnes ont traversé la frontière, emmenant parfois des tensions ethniques dans leurs bagages.
Une prostituée zimbabwéenne interrogée par IPS a dit que certains migrants Ndebele accusaient leurs homologues Shona d'avoir ruiné le Zimbabwe en votant continuellement pour le président Robert Mugabe et son 'Zimbabwe African National Union-Patriotic Front' (ZANU) au pouvoir.
Un homme Ndebele qui vit à Hillbrow avait fait des observations similaires : "Je hais les Shonas. Nous ne pouvons pas travailler ensemble…pas du tout!", s'est-il exclamé.
Certains Ndebele se rappellent trop bien le "Gukurahundi". Cette expression Shona signifie "la première pluie qui enlève la menue paille avant les pluies du printemps", mais c'est également un euphémisme pour les actions de la cinquième brigade et d'autres forces du président dans les provinces Ndebele de Matabeleland et de Midlands dans les années 1980.
Durant cette période, la brigade s'est lancée dans la tuerie aveugle de milliers de personnes.
Les massacres avaient amené certains à quitter le Zimbabwe pour l'Afrique du Sud. Depuis lors, plusieurs autres ont suivi — poussés par la persécution politique et le déclin économique.
Toutefois, seulement 8.000 demandes d'asile politique ont été déposées par des Zimbabwéens à ce jour, selon le département des Affaires intérieures — alors que seules 90 personnes environ ont en fait reçu l'asile politique en Afrique du Sud.
Un responsable des Affaires intérieures, Richard Sikakane, a déclaré que le processus de demande avait été retardé par un arriéré de 130.000 dossiers non traités. Un amendement de la Loi sur les réfugiés serait en perspective pour accélérer les demandes d'asile.
Souvent, les Zimbabwéens ont rarement trouvé leur nouvelle maison plus hospitalière que l'ancienne. Le ministre des Affaires intérieures, Nosiviwe Mapisa-Nqakula, admet que les réfugiés et les demandeurs d'asile sont fréquemment maltraités par la police. Dans le pays en général, de forts taux de chômage ont également conduit à une xénophobie croissante.
Certains migrants affirment qu'ils paient des pots-de-vin aux policiers pour éviter d'être amenés au Centre de rapatriement de Lindela. Selon le responsable de l'immigration Mantshele Tau, environ 300.000 Zimbabwéens ont été expulsés ces dernières années.
Et ainsi, affirme Julie Ncube* alors qu'elle est assise en tailleur, allumant une cigarette — une des nombreuses : "Nous sommes en proie à un dilemme — aller et affronter la famine au Zimbabwe ou faire face à l'abus de la police".
Elle a dit à IPS que plusieurs de ses amies qui sont à Johannesburg étaient devenues des "épouses non officielles" des policiers ici (le porte-parole de la police Ronnie Naidoo n'a pas pu confirmer l'allégation).
"En fin de compte, c'est ou vous les payez, ou vous vous soumettez aux relations sexuelles avec eux, ou les deux. La vie à Jozi (un diminutif de Johannesburg) est l'enfer sur terre; ce n'est pas aussi rose qu'on nous le faisait croire".
Néanmoins, souligne Ncube, les gens qui sont restés au Zimbabwe attendent beaucoup de ceux qui sont partis, nombre d'entre eux pour supporter leurs familles.
"Les choses seraient plus faciles si mes compatriotes, si les gens restés au pays, appréciaient les difficultés que nous devons subir ici", ajoute-t-elle. "Que quelqu'un arrive à envoyer 500 rands au pays par mois, par exemple, est un très grand exploit".
Dans d'autres cas, l'expérience sud-africaine a été plus positive.
Jeremiah Gwaze est beaucoup plus nanti que plusieurs de ses pairs.
Contrairement à ceux qui continuent de lutter pour leur subsistance dans les rues de Jozi, Gwaze — un diplômé de l'Institut universitaire de technologie d'Harare au Zimbabwe — travaille pour une société électrique dans la province septentrionale de Gauteng, en Afrique du Sud.
Elancé, plein de vivacité, l'homme est assis dans un salon bien décoré de son appartement à Yeoville, souriant alors qu'il se rappelle les années extrêmement pénibles pour démarrer une nouvelle vie à Johannesburg.
"Je n'avais pas d'argent lorsque je suis arrivé ici. Je dormais dans les rues et la plupart des dimanches, je m'asseyais devant des églises pour quémander", a-t-il dit à IPS.
Le Zimbabwe est maintenant dans sa sixième année d'une récession économique sévère qui a vu l'essence, la nourriture, l'électricité, les médicaments essentiels et autres produits de base devenir rares parce qu'il y a peu de devises étrangères pour payer les fournisseurs de l'étranger.
Les critiques attribuent la récession économique à la mauvaise gestion et au régime répressif du vieux président Robert Mugabe. Toutefois, le chef de l'Etat impute les malheurs du Zimbabwe au sabotage de la Grande-Bretagne et de ses alliés occidentaux; ceci, dit-il, était en réponse à sa campagne lancée en 2000 pour saisir des terres des Blancs — soi-disant dans le but de les distribuer aux Zimbabwéens noirs qui ont été dépossédés de leurs terres durant le colonialisme et ses conséquences.
* Certains noms ont été changés pour protéger la vie privée des personnes concernées. (IPS/AF/SA/PR/MI/HD/DC/AB/TRA-EN/MT/SK/JH/AIT/05) **************************************************************************** *************** [C], Inter Press Service (IPS), Tous Droits Réservés Reproduction autorisée, à condition de bien indiquer l'origine du document et de nous faire parvenir un exemplaire de la publication contenant le document repris. Pour plus d'informations sur IPS, envoyez un message à : ipscoo@intnet.bj ou contactez le Service Français de IPS-Afrique au Tél : (229)21.33.O9.40; O5 BP 1150, Cotonou, Bénin.
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