ABIDJAN, 12 oct (IPS) – Les élèves des écoles de Côte d'Ivoire ont repris le chemin des classes, lundi, dans le sud du pays, pendant que leurs camarades des zones occupées par les Forces nouvelles (ex-rebelles) voient leur avenir de plus en plus hypothéqué en raison de l'inorganisation des examens de fin d'année.
Livres, cahiers, stylos et cartables neufs dans leurs sacs portés en bandoulière, les écoliers dans les zones gouvernementales sont heureux de retrouver les salles de classe, après trois mois de vacances. Mais certains ignorent qu'à des centaines de kilomètres au nord, beaucoup de leurs camarades d'âge n'auront pas la chance d'apprendre à lire et à écrire, cette année, dans les zones ex-rebelles. La rentrée scolaire (2005-2006), fixée au lundi, 10 octobre, par le ministre ivoirien de l'Education nationale, Michel Amani N'guessan, pour l'ensemble du pays, n'a pas été effective partout. Plusieurs fois reportés, les examens en zones ex-rebelles, ont été finalement annulés, sur décision du ministère. Ainsi, près de 400.000 élèves se voient confrontés à un retard dans leur cursus scolaire par rapport à leur âge croissant.
Au terme de deux années de négociations entre les partenaires de l'éducation, la mi-septembre avait été retenue pour l'organisation des différents examens : 8.776 candidats au baccalauréat; 23.715 au Brevet d'études du premier cycle (BEPC) et 60.140 au Certificat d'études primaires et élémentaires (CEPE). Aussi, le ministre de l'Education s'était-il, lui-même, rendu en zones ex-rebelles, notamment à Korhogo, à 600 kilomètres au nord d'Abidjan, la capitale économique, début septembre, pour procéder au tirage au sort de l'épreuve complémentaire au BEPC. Mais, contre toute attente, à une semaine des tests scolaires, le ministère et les responsables des Forces nouvelles n'ont pu accorder leurs violons sur les modalités pratiques de l'organisation des examens. Du coup, les acquis antérieurs obtenus entre les différentes parties, sous la supervision des partenaires des Nations Unies, ont été compromis.
"Cette annulation des examens entraîne le désespoir, la peur et le découragement par rapport à l'avenir, et prive les enfants du bénéfice des années de dur labeur scolaire", déclare à IPS, Gianni Murzi, directeur du Bureau régional du Fonds des Nations unies pour l'enfance, pour l'Afrique de l'ouest et du centre. "Tous ces enfants seront affectés par le report des examens, alors que parvenir à assurer l'éducation de base dans cette région représente déjà un défi".
Expliquant les raisons de la décision du report des examens, lors de la traditionnelle réunion annuelle de la rentrée, Amani N'Guessan a indiqué, le 30 septembre, que "Tous les moyens logistiques et financiers sont disponibles pour l'organisation des examens en zones ex-assiégées. Mais la seule inquiétude réside dans la persistante insécurité qui règne dans les zones des Forces nouvelles". A cette occasion, il avait fait le bilan quinquennal de l'éducation dans ce pays d'Afrique de l'ouest, reconnaissant que la "Refondation" (dénomination de la politique du pouvoir en place) de l'école avait échoué. "Le pouvoir FPI (Front populaire ivoirien, le parti au pouvoir), veut utiliser l'école pour venir à bout des Forces nouvelles. Entre 2004 et 2006, 385.000 élèves de nos zones ne sont pas allés à l'école. Allons-nous réduire leurs chances de réussite?", s'est interrogé Amadou Koné, directeur de cabinet du secrétaire général des Forces nouvelles. "Pendant deux ans, il n'y a pas eu d'examens pour ces enfants du fait du ministre qui n'a pas respecté ses engagements. Nous prenons la décision d'organiser les examens dans nos zones", a affirmé à IPS, le colonel-major Bamba Sinima, président du comité de gestion des écoles en zones ex-rebelles. Les Forces nouvelles ont également fixé le 17 octobre comme la date de la rentrée au cours préparatoire-première année du primaire dans leurs zones. Pourtant, le ministre de l'Education nationale a exprimé sa volonté d'organiser les examens et la rentrée dans les zones ex-rebelles, dès que possible. Amani N'guessan a fait cette promesse dans sa déclaration lors de la rentrée scolaire officielle, le 10 octobre. C'est donc un dialogue de sourds entre les deux parties. La guéguerre entre le ministère de l'Education et les responsables des Forces nouvelles a poussé des organisations de défense des droits de l'Homme à interpeller les plus hautes autorités du pays sur la nécessité de sauver l'avenir des enfants à scolariser dans les zones du nord. "C'est une atteinte aux droits de l'Homme que de ne pas permettre à des enfants d'avoir accès à l'éducation. Nous demandons que les examens soient organisés dans les zones ex-assiégées dans les meilleurs délais, il y va de la responsabilité de tous", a déclaré l'avocat Brahima Coulibaly, président de la commission scientifique du Mouvement ivoirien des droits humains, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Abidjan.
De son côté, Gervais Boga Sako, président de l'ONG Action pour la protection des droits de l'Homme, propose que "les moyens financiers dont dispose le ministère soient utilisés pour convoyer tous les candidats à Yamoussoukro (la capitale politique) où les conditions de sécurité, d'hébergement et de restauration pourront être assurées par l'Etat". Il a ajouté que le "gouvernement ne doit pas sacrifier ces enfants. C'est une obligation que de les éduquer".
La Côte d'Ivoire est coupée en deux depuis le 19 septembre 2002, à la suite d'une insurrection armée d'un groupe de soldats qui ont déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. Et depuis trois ans, c'est le statu quo malgré plusieurs efforts de médiation entre les protagonistes de la crise ivoirienne.
L'élection présidentielle, prévue initialement le 30 octobre, ne peut plus se tenir à cette date, à cause des positions divergentes des groupes politiques protagonistes dans le pays, compliquant encore la possibilité d'une sortie de crise par le processus électoral.
Face à l'insécurité et devant l'absence de structures adéquates d'éducation, de formation et d'enseignants qualifiés dans les zones sous contrôle de l'ex-rébellion, de nombreux élèves, étudiants, instituteurs et professeurs s'étaient déplacés en masse vers les zones gouvernementales.
Le ministère avait alors ouvert des écoles de relais en zones gouvernementales pour l'année scolaire 2002-2003. Ces établissements de relais permettaient aux élèves déplacés de recevoir des cours les après-midi (entre 13 et 18 heures), après leurs camarades — inscrits dans ces écoles avant la guerre — qui reçoivent leurs enseignements dans la matinée (entre 07 et 12 heures). Au total, dans le primaire, 75 écoles et 112 classes de relais avaient été instituées pour accueillir 74.770 écoles. Dans le secondaire, 64 établissements de relais ont été fonctionnels pour 58.931 élèves déplacés de guerre. Avec l'aide du Programme alimentaire mondial, du Programme des Nations Unies pour le développement, de la France et de l'ONU-Habitat, 449 cantines pour le primaire — et autant au secondaire — ont été ouvertes pour la restauration de ces élèves déplacés. "Nous avons réussi à intégrer tous les enfants dans le système normal. Ils reçoivent donc les cours selon leur emploi du temps. Toutefois, nous continuons à recevoir des élèves venant des zones ex-assiégées. C'est regrettable que les examens n'aient pu se dérouler", a déclaré à IPS, un fonctionnaire du ministère de l'Education nationale, sous le couvert de l'anonymat. Pour cette rentrée scolaire 2005-2006, il n'y a pas, pour l'instant, grande affluence dans les établissements scolaires, même en zones gouvernementales, a constaté IPS, sur place, lundi. Les délais d'inscription ont été repoussés de deux à trois semaines. "La situation politique avec les positions tranchées sur l'après 30 octobre a quelque peu inquiété les parents. Mais avec le succès footballistique de l'équipe nationale (sa qualification pour la Coupe du monde 2006), l'atmosphère devrait se décrisper pour permettre que tout redevienne normal", espère Charles Wahi, professeur de lettres modernes dans un établissement privé, à Abidjan.

