POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: L'opposition exige une transition après le 30octobre, Gbagbo refuse

ABIDJAN, 4 oct (IPS) – L'opposition rejette la décision du chef de l'Etat ivoirien Laurent Gbagbo de rester à son poste, après le 30 octobre, jusqu'à l'élection d'un nouveau président en Côte d'Ivoire.

L'élection présidentielle prévue le 30 octobre ne pouvant plus se tenir, les opposants exigent une transition de 14 mois — sans le président Gbagbo — pour organiser un scrutin libre et transparent, à une nouvelle date.

Mais Gbagbo s'oppose à toute idée de transition politique.

Les deux positions divergentes renforcent les antagonismes politiques dans le pays, compliquant encore la possibilité d'une sortie de crise par le processus électoral.

La Côte d'Ivoire est coupée en deux depuis la rébellion armée du 19 septembre 2002, et l'élection présidentielle n'a pas pu s'organiser à cause du désarmement qui ne s'est pas encore effectué ni du côté des milices pro-gouvernementales ni de celui des Forces nouvelles (FN, ex-rebelles).

Les rebelles ont déclaré qu'ils avaient pris les armes pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité. Pourtant, le désarmement des milices, avait été reporté au 24 août, selon le chronogramme de Yamoussoukro (signé le 8 juillet dans la capitale politique du pays), suivi de celui des ex-rebelles, après d'ultimes négociations entre les états-majors de l'armée gouvernementale et des Forces nouvelles.

Malheureusement, ce chronogramme de désarmement des ex-combattants ne connaît même pas encore un début d'exécution, rendant impossible la réunification du pays, une des raisons indispensables à l'organisation d'une élection, aux termes de la constitution. Les ex-rebelles et les milices pro-gouvernementales se rejettent mutuellement la responsabilité du blocage, les uns exigeant que les autres désarment les premiers.

Aussi, la Commission électorale indépendante a été mise en place, mais son président n'a pas encore été élu. Le recensement électoral n'a pas encore démarré non plus, avec un budget nécessaire d'environ 37 millions de dollars, alors que les partis politiques devaient recevoir copie des listes électorales trois mois avant le scrutin.

Autant de retard constaté, qui rend impossible l'organisation du scrutin.

Et le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a accusé, début-septembre, les protagonistes ivoiriens d'être à la base de l'échec du processus électoral. Il a notamment évoqué "la mauvaise volonté des leaders politiques et des partis" qui, a-t-il déploré, "n'ont pas coopéré", ajoutant que "tôt ou tard, le Conseil de sécurité va être obligé de mettre en œuvre les sanctions". En attendant, une polémique s'est engagée dans ce pays d'Afrique de l'ouest à propos de l'après 30 octobre, entre l'opposition civile et armée d'un côté, et le pouvoir en place, de l'autre. Pour les opposants, au-delà de cette date butoir, "si l'élection présidentielle n'est pas tenue, le président Gbagbo devra rendre sa démission. Nous exigerons une transition de 14 mois et des élections libres et transparentes, ouvertes à tous", a déclaré Alphonse Djédjé Mady, porte-parole du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix. (Du nom de Félix Houphouët Boigny, premier président de la Côte d'Ivoire — 1960-1993). Mais, l'opposition n'indique pas le nom ni le profil de celui qui présidera le pays pendant cette transition non prévue par la constitution.

Une vision que n'accepte pas le parti du président Gbagbo et ses alliés. "La transition est une escroquerie morale faite aux populations. La nation ne disparaît pas pendant un certain moment pour réapparaître plus tard, parce qu'il y a le principe de continuité de l'Etat et de la nation. Et le chef de l'Etat en place incarne cette continuité", a expliqué à IPS, le député Kabran Appiah, président du Mouvement alternative citoyenne, un parti proche du pouvoir.

Dans un message adressé à la nation le 27 septembre, le président Gbagbo a admis que l'élection présidentielle "ne pouvait pas se tenir à l'évidence le 30 octobre" en raison, a-t-il dit, de l'absence du désarmement de la rébellion, réaffirmant qu'il se maintiendrait à son poste après cette date. "Il faut que le désarmement soit fait pour que les élections aient lieu..

Notre constitution ne permet pas la tenue d'élections politiques de quelque nature qu'elles soient en cas d'atteinte à l'intégrité du territoire", a souligné Gbagbo, citant l'article 38.

L'article 38 de la constitution dispose qu'en cas d'atteinte à l'intégrité du territoire, notamment, rendant impossible le déroulement normal des élections, le Conseil constitutionnel décide de suspendre les élections, après avoir été saisi par le président de la commission électorale..

Ensuite, "le président de la République en informe la nation par message" et "demeure en fonction". (Le Conseil constitutionnel est gardien de la constitution et contrôle la régularité des opérations d'une élection).

Mais, les Forces nouvelles contestent cette interprétation de la constitution. "C'est une déclaration truffée de contre-vérités. Gbagbo confisque le pouvoir par anticipation. Il a court-circuité le Conseil constitutionnel, alors que celui-ci ne s'est pas encore prononcé. Nous avions prévu ce scénario et nous entendons prendre nos responsabilités au soir du 30 octobre", a indiqué à IPS, Ahmadou Koné, directeur de cabinet du secrétaire général des FN, par téléphone depuis Bouaké, la capitale de la rébellion, dans le nord.

"De toute évidence, l'après 30 octobre ne devrait pas causer dans l'immédiat un réel problème. Car le président Laurent Gbagbo bénéficie d'un sursis de 90 jours, au terme duquel il y aura véritablement un vide juridique. Et si la situation perdure, la Côte d'Ivoire sera sous tutelle onusienne", a affirmé à IPS, Ouraga Obou, juriste, ancien doyen de la Faculté de droit de l'Université de Cocody, à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

Selon certains analystes, on s'achemine droit vers un affrontement militaire, d'autant plus que les rebelles et l'armée régulière sont pratiquement en alerte. Les rebelles auraient repris des entraînements intensifs, selon des sources contactées par IPS à Bouaké.

Depuis deux semaines, de part et d'autre, les deux armées belligérantes revendiquent Brobo, une petite ville à la lisière de la "zone de confiance" sous le contrôle des forces impartiales de l'ONUCI (la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire). "Cette pomme de discorde pourrait être l'alibi pour mettre le feu aux poudres", a commenté à IPS, un officier de l'ONUCI, sous le couvert de l'anonymat. Le leader des Jeunes patriotes, Charles Blé-Goudé, proche du pouvoir, a appelé, le week-end dernier, ses militants au calme au lendemain du 30 octobre, tout en déclarant que le président restera au pouvoir après cette date. Un sommet de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) s'est tenu le 30 octobre à Abuja, la capitale du Nigeria, pour évaluer la médiation du président sud-africain Thabo Mbeki dans la crise ivoirienne. Mais le président Gbagbo avait déjà indiqué qu'il n'y prendrait pas part parce que, a-t-il dit, la médiation de la CEDEAO avait déjà échoué depuis les débuts de la crise. Il a même accusé certains pays de soutenir la rébellion ivoirienne, faisant allusion notamment au Burkina Faso et au Mali. Mais, l'opposition avait également accusé Mbeki d'être plus favorable à Gbagbo dans le rapport de sa médiation présentée à l'ONU, à la fin du mois d'août. La CEDEAO serait favorable à une augmentation des troupes de l'ONUCI de 1.200 hommes supplémentaires, mais la primeur des résolutions du sommet serait réservée au Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine.

Les députés du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), de l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire (UDPCI) ont publié une déclaration commune 24 heures après le message du président Gbagbo, appelant à "un consensus politique pour la mise en place d'un gouvernement de transition, dirigé par un chef d'Etat et composé d'une trentaine de personnalités". Mais, la déclaration ne mentionne aucun nom.

Face au chaos qui s'annonce, un groupe de personnalités de la société civile ivoirienne a proposé la composition d'un gouvernement de technocrates. Il se chargera, selon le groupe, de conduire le processus de désarmement, la formation d'une armée républicaine, et la réunification du pays. Le groupe comprend Ergibe Boyd, directrice du Centre culturel américain, Idriss Koudous, président du Conseil national islamique, Nanan N'depo Gildas représentant les rois et chefs traditionnels, et Fatoumata Traoré, le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire. "Nous souhaitons la rédaction d'une nouvelle constitution et un nouveau code électoral qui aura pour conséquence, des élections libres et transparentes pour aboutir à un nouveau gouvernement, afin de promouvoir la bonne gouvernance", indiquent ces personnalités dans une déclaration commune.