ABIDJAN, 12 sep (IPS) – Un repas par jour, c'est la moyenne alimentaire que fournit Moussa Dembélé, ferronnier de son état, à sa grande famille de dix membres, dans un taudis de cinq mètres carrés, au milieu du quartier populeux de Yopougon, une grande commune de la capitale économique ivoirienne, Abidjan.
"Depuis que je suis installé ici, voilà six ans, ma famille ne cesse de s'agrandir. Le coût de la vie va s'accroissant, pendant que mon revenu reste le même", raconte, amèrement, Dembélé à IPS. Avec un revenu quotidien de moins de six dollars, Dembélé, à l'image d'autres chefs de famille en Afrique, ne peut se permettre de donner les trois repas quotidiens à sa progéniture. "On adopte la mort subite", indique-t-il. La mort subite est une pratique qui consiste à manger de manière consistante une fois dans la journée — le plus souvent le soir avant le coucher.
Aucun enfant de Dembélé ne fréquente l'école classique. Il a préféré les envoyer à l'école coranique pour laquelle on ne dépense pas beaucoup, dit-il.
Alors que se tiendra aux Nations Unies, à New York, du 14 au 16 septembre, un sommet des dirigeants du monde, sur la pauvreté et pour un bilan des cinq premières années d'efforts de réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), les populations des pays pauvres ont toujours du mal à s'assurer une pitance quotidienne, notamment en Afrique subsaharienne.
Ces dirigeants avaient retenu huit OMD au Sommet du millénaire en septembre 2000 à l'ONU, à réaliser d'ici à 2015… Ces objectifs se focalisent sur la réduction de moitié de l'extrême pauvreté et de la faim, la réalisation de l'éducation primaire universelle et la promotion de l'égalité de genre (qu'on doit mesurer en cherchant à savoir si les garçons et les filles reçoivent une même éducation aux cours primaire et secondaire).
Les OMD prévoient également de réduire la mortalité infantile, la mortalité maternelle; d'inverser la propagation du VIH/SIDA, du paludisme et d'autres maladies; d'assurer un environnement durable, y compris l'accès à l'eau potable; ainsi qu'un partenariat mondial pour le développement et un commerce plus équilibré. Selon Mamadou Dia, le directeur des opérations pour la Côte d'Ivoire et la Guinée à la Banque mondiale, à Abidjan, de nombreux ménages souffrent encore de l'extrême pauvreté en Afrique. Ce qui, a-t-il dit, réduit considérablement l'espérance de vie dans les pays pauvres. "L'espérance vie dans les pays pauvres est de 40 ans, soit la moitié de celle des pays riches qui est de 80 ans". "Aussi, sur 1000 naissances vivantes, plus de 100 meurent avant leur 5ème anniversaire. Et de nos jours, un enfant né dans les pays subsahariens, a seulement 33 pour cent de chance de vivre jusqu'à l'âge de 15 ans", explique Dia à IPS. L'espérance de vie actuelle en Côte d'Ivoire est de 41 ans, selon lui.
Malgré ce tableau sombre, Dia soutient que les OMD restent globalement réalisables en Afrique avec l'amélioration des conditions de vie des populations constatée dans certains pays, ces dernières années. Il reconnaît toutefois que les "progrès ne se font pas de manière uniforme, puisque l'Afrique est à la traîne, mais l'espoir demeure".
En Côte d'Ivoire, la réalité sur le terrain contraste parfois avec les beaux discours des officiels, dans la mesure où il est difficile aux populations démunies d'accéder aux soins de santé adéquats qui coûtent chers. Par exemple, au Centre hospitalier universitaire (CHR) de Cocody, un quartier chic d'Abidjan, des patients, qui ne peuvent pas payer l'argent exigé avant de se faire soigner, préfère le traitement aux médicaments traditionnels.
Le montant exigé, par exemple, d'un malade qui vient en consultation dans cet hôpital pour une crise de paludisme, avant d'être soigné, est d'environ 16 dollars, ce qui n'est pas à la portée de tous les Ivoiriens.
"Les prix des médicaments sont excessivement chers dans les établissements sanitaires. Parfois, vous traînez le malade pendant des jours, sans que les médecins s'en occupent. Ils demandent toujours si les moyens financiers sont conséquents", explique à IPS, Raphaël Tié Bi qui sortait d'une consultation avec une ordonnance médicale de plus de 40 dollars. "Qui va m'aider à acheter les médicaments?", s'interroge-t-il.
Tié Bi est un enseignant exerçant dans le public, et il gagne, selon la grille salariale de sa catégorie, un traitement mensuel de 160 à 200 dollars environ.
Pourtant, le gouvernement ivoirien avait promis la création d'une Assurance maladie universelle pour permettre un accès facile aux traitements médicaux. Mais, le projet est encore en veilleuse. "Il est difficilement réalisable d'autant plus que les moyens font défaut à un gouvernement confronté à une crise", déclare un médecin d'Abidjan qui a requis l'anonymat.
La Côte d'Ivoire est coupée en deux parties depuis l'insurrection armée du 19 septembre 2002, malgré les nombreux efforts de médiation, au point que l'élection présidentielle attendue ne peut plus se tenir à la date prévue du 30 octobre. Dans le nord du pays, sous contrôle de la rébellion, les populations manquent d'eau potable. Depuis le déclenchement de la crise, les services de fourniture d'eau sont suspendus. Des ménages sont obligés de parcourir de longues distances pour se rendre dans des marigots et recueillir de l'eau impropre à la consommation, a constaté IPS, sur place, lors d'un voyage du ministre ivoirien de l'Education nationale, Michel Amani N'guessan, à Korhogo, à 600 kilomètres au nord d'Abidjan, le 2 septembre.
En juin, les populations ont subi les effets d'une sécheresse exceptionnelle dans la région qui est une zone de savane sèche. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avait alors réalisé trois centres de production et de distribution d'eau potable. "Deux de ces centres sont ravitaillés par des puits de forage…remis en état. Les trois centres permettent de stocker et de distribuer plus de 500.000 litres d'eau potable par jour, soit une ration de survie quotidienne pour 50.000 à 100.000 personnes", a expliqué à IPS, Kim Gordon-Bates, du service de communication du CICR. "Le dispositif d'urgence restera en place jusqu'à ce que le réservoir du barrage local soit rempli par les pluies qui viennent juste de commencer", en août.
Lors d'une vidéo conférence organisée le 6 septembre, par le bureau de la Banque mondiale, à Abidjan, quelques jours avant le sommet de l'ONU, la société civile africaine, n'a pas manqué d'attirer l'attention des bailleurs de fonds sur l'état croissant de la pauvreté dans les pays de l'Afrique subsaharienne.
"Tant que nos Etats sont mal gérés, tant que les populations n'ont pas la capacité de sanctionner les dirigeants, nous ne pouvons pas atteindre les objectifs du millénaire", a déclaré Claude Paga de la société civile gabonaise. "La transparence dans la gestion du pouvoir est le seul moyen de sortir de la pauvreté".
Cette approche est partagée par Julienne N'Té de l'Association des femmes camerounaises : "Le peuple doit être aux premières loges de la lutte contre la pauvreté". "Il faut que la Banque mondiale et les autres bailleurs de fonds essaient d'améliorer les modes de financement en étant plus proches des organisations non gouvernementales. Nous avons des dirigeants et des régimes vieux de 40, voire 50 ans. Je ne sais pas si l'on peut faire des transformations avec eux", a-t-elle souligné.
L'un des problèmes auxquels restent également confrontées les populations, est l'analphabétisme. Selon des statistiques fournies par le Plan national de développement du secteur éducation/formation (PNDEF), le taux brut de scolarisation en Côte d'Ivoire dans le primaire est de 64,3 pour cent, avec 57,1 pour cent chez les filles et 71,1 pour cent chez les garçons.
Selon le PNDEF, le taux net de scolarisation se chiffre à 48,2 pour cent, avec 43,8 pour cent chez les filles et 52,4 pour cent chez les garçons. Le taux d'analphabétisme pour les populations de 15 ans et plus, était de 63,6 pour cent en général, avec 71,5 pour cent chez les filles et 59,4 pour cent chez les garçons. Dans la zone contrôlée par la rébellion, les disparités sont encore plus grandes étant donné le décalage qui existe entre les élèves du nord et ceux du sud. "Les premiers ont pris un retard de deux années scolaires qu'il faudra combler", avait déclaré le ministre de l'Education à IPS, peu avant son voyage, sur Korhogo. Et pendant les deux ans de retard, de nouveaux enfants n'ont pas été inscrits à l'école dans cette zone. Emilie Bella, chargée des questions touchant les femmes, les enfants et la famille au Bureau national d'études techniques et de développement en Côte d'Ivoire, a expliqué à IPS : "L'analphabétisme influe fortement sur l'état de santé de la femme. En effet, l'analyse des différents indicateurs de morbidité et de mortalité, indique une corrélation négative avec le niveau d'instruction des mères, surtout en milieu rural". A quelques jours de l'ouverture du sommet de l'ONU, les Objectifs du millénaire pour le développement ont encore beaucoup de chemin à faire en Afrique en général, en particulier, dans ce pays d'Afrique de l'ouest en crise depuis trois ans.

