EDUCATION-RDC: Encore une rentrée scolaire sur fond de grogne des enseignants

KINSHASA, 8 sep (IPS) – Les enseignants ont décidé de boycotter la reprise des cours, le jour de la rentrée, lundi, pour cause de salaires insuffisants, irréguliers, et de promesses non tenues par le gouvernement, en République démocratique du Congo (RDC).

La reprise des cours pour les quelque cinq millions de jeunes élèves congolais du primaire et du secondaire – pour l'année scolaire 2005-2006 — démarre donc difficilement dans ce pays d'Afrique centrale qui se remet péniblement d'une longue guerre civile de cinq ans. "Nous étions présents à nos postes parce que c'est la rentrée scolaire, mais nous ne toucherons pas la craie avant d'obtenir les assurances nécessaires quant à la consistance et la régularité de nos salaires", déclare à IPS, Augustin Mfulu, professeur au Collège Boboto à Kinshasa, la capitale de la RDC. Le salaire moyen mensuel d'un professeur et de 60 dollars alors que les enseignants demandent 208 dollars, soit une augmentation de 200 pour cent pour le salaire le plus bas. C'est donc dans l'incertitude que les élèves du primaire et du secondaire ont repris le chemin de l'école. Bon nombre d'entre eux ont même gardé les cartables à la maison avec juste l'idée d'aller se renseigner si les classes allaient ouvrir leurs portes et si les cours allaient reprendre effectivement. Lundi, beaucoup d'établissements scolaires étaient vides ou très peu fréquentés. A Kinshasa comme en provinces, seules les écoles privées ont pu fonctionner normalement. Le salaire moyen des professeurs des écoles privées se situe entre 100 et 300 dollars, selon la réputation de l'établissement.

Depuis près de cinq ans, le scénario est le même à la rentrée des classes.

C'est l'occasion de controverses au sujet de la prise en charge de la scolarisation des enfants au niveau primaire et secondaire. La question se pose en termes de maintien ou non du système de "motivation des enseignants", une pratique qui, à l'initiative de l'Eglise catholique congolaise, consiste à solliciter la contribution des parents d'élèves dans la rémunération des enseignants.

En 1992, face à la menace d'une année blanche, dans l'imbroglio qui a suivi la fin en queue de poisson, de la Conférence nationale souveraine, les responsables de l'enseignement du réseau catholique, de concert avec l'Association nationale des parents d'élèves du Congo (ANAPECO), avaient trouvé plus profitable, pour les élèves, d'exiger de leurs parents un sacrifice financier supplémentaire pour pallier les défaillances de l'Etat, en proie à une conjoncture économique difficile. Le marasme économique de la RDC a commencé sous l'ancien président Mobutu, avec des scènes de pillage, par l'armée régulière, du tissu économique, entre 1991 et 1993. Bien plus, en 1992, à la suite des massacres des étudiants de l'Université de Lubumbashi, dans le sud-est du pays, tous les pays occidentaux avaient arrêté la coopération structurelle avec l'ex-Zaïre.

Les frais de motivation des enseignants, payés par les parents "n'étaient qu'une mesure temporaire qui ne dispensait pas l'Etat de ses obligations vis-à-vis de la scolarisation des enfants congolais", explique l'abbé Georges Mutshipayi, coordonnateur national des écoles catholiques conventionnées. "Nous avons décidé de supprimer cette pratique car nous avons constaté que les autorités gouvernementales avaient tendance à se complaire dans cette situation qui leur permet de solutionner la question par omission, et continue à saigner les parents d'élèves", souligne-t-il.

Ce sacrifice financier supplémentaire exigé des parents d'élèves a, en effet, pris fin en décembre 2004. L'épiscopat catholique du Congo, qui en est l'initiateur, avait demandé à l'Etat de prendre ses responsabilités en ce qui concerne l'amélioration des conditions salariales des enseignants. Pour l'année scolaire 2005-2006, le gouvernement congolais accepte de prendre charge des frais de scolarisation des élèves du primaire et du secondaire mais, selon les syndicats des enseignants du Congo, il ne donne pas les assurances nécessaires pour le respect de ses engagements. "L'enseignant congolais vit dans les pires conditions qui soient", explique à IPS, Joseph Mirindi du Syndicat des enseignants du Congo (SYECO). "A moins de 50 dollars, le mois, l'enseignant congolais ne se trouve pas dans les conditions professionnelles et psychologiques requises pour bien faire son travail". "Il y a deux ans, nous nous sommes entendus avec le gouvernement sur un barème salarial qui octroierait 208 dollars à l'enseignant le moins gradé.

Ce barème, qui devait être appliqué par pallier, n'a jamais connu le moindre début d'application. Nous n'avons pas d'autres choix que de débrayer", ajoute-t-il.

En attendant, les enseignants de Kinshasa accumulent deux à trois mois d'arriérées de salaires. Dans les provinces, la situation est plus dramatique. Les salaires ne parviennent pas à temps et sont encore plus modiques. "A la différence des enseignants de Kinshasa, nous, de l'intérieur du pays, ne touchons ni indemnités de logement ni indemnité de transport", confie Annie Kasika, professeur de lycée, contactée par IPS à Bukavu, dans l'est de la RDC. Paradoxalement, le ministre de l'Enseignement primaire et secondaire, Ndom Nda Ombel, affiche un optimisme surprenant. "Il n'y a pas de raison majeure de reporter la rentrée scolaire", a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse, le 2 septembre à Kinshasa. "L'Etat va s'assumer en dépit de la conjoncture économique tant pour les parents d'élèves que pour le gouvernement".

L'optimisme du ministre s'explique peut-être par le coup de pousse inattendu du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) qui vient de décider de prendre en charge les fournitures scolaires pour 60 pour cent des élèves congolais. Mohamed Fall, le responsable du secteur éducatif de l'UNICEF en RDC, l'a déclaré à la sortie d'un entretien, le 1er septembre, avec le ministre de l'Enseignement primaire et secondaire. Cette aide bénéficiera à 3.500.000 enfants. Dans la foulée, l'UNICEF met du matériel didactique de base à la disposition de 67.000 enseignants. En outre, le budget réservé à l'enseignement a doublé, passant de moins de deux pour cent en 2004 à quatre pour cent cette année. Le budget de l'enseignement est passé de trois millions de dollars en 2004 à six millions de dollars en 2005.

Ces bonnes dispositions du gouvernement congolais, en faveur de la suppression des frais de motivation payaient les parents pour les enseignants, sont normalement de nature à rassurer les parents d'élèves qui devront payer moins pour la scolarité de leurs enfants. Marcelline Musangu, mère de cinq enfants, tous scolarisés, dit à IPS qu'elle éprouve "d'insurmontables difficultés" pour payer la scolarité des enfants. "L'avantage de la suppression des frais de motivation des enseignants est que tous les enfants auront les mêmes chances pour terminer leurs études", affirme-t-elle. "Les parents n'ont pas à payer les salaires des enseignants en lieu et place de l'Etat. J'espère que cette fois, les enseignants seront mieux payés et la qualité des enseignements s'en ressentira". Sur les cinq enfants de Musangu, deux ont dû abandonner l'école l'an dernier, et leur mère espère pouvoir les remettre à l'école cette année. Cependant, certaines écoles du réseau catholique font de la résistance et continuent d'exiger les frais de motivation des enseignants. Au collège Frère Alingba, de la commune de Kintambo à Kinshasa, les parents d'élèves, qui avaient déjà payé les frais de motivation des enseignants, n'ont pas reçu de quittance de perception de l'argent de la part de la direction de l'école. "A la place des reçus, nous avons seulement été enregistrés dans un cahier".

Le système de frais de motivation des enseignants était devenu "une vache à lait" pour beaucoup de responsables de l'Enseignement primaire et secondaire, a commenté Maurice Mpiana, un membre du Syndicat national des enseignants catholiques.

Bon nombre d'enfants congolais ne vont plus à l'école pour différentes raisons. Certains à cause de la pauvreté de leurs parents, et d'autres à la suite des différentes guerres et rébellions qui ont perturbé leur scolarité entre 1996 et 2002. Selon l'index du développement humain publié à la fin de 2003 par le Programme des Nations Unies pour le développement, 80 pour cent de Congolais vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour. Selon les statistiques du ministère de l'Enseignement primaire et secondaire, seuls 60 pour cent des enfants scolarisables vont à l'école dans la partie qui n'a pas été touchée par la rébellion. La situation est de loin plus dramatique dans les territoires anciennement occupés par des rebelles, notamment dans l'est de la RDC. Le gouvernement congolais, avec l'aide de l'UNICEF, pratique une sorte de discrimination positive en faveur des jeunes filles à l'inscription à l'école primaire. Un effort qui, selon un enseignant de Kinshasa, vise à réaliser, malgré les difficultés actuelles, certains Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) notamment la promotion de l'éducation universelle et la réduction de l'inégalité de genre. Le Congo a connu deux guerres civiles de 1996 à 2002, dont la dernière a duré cinq ans, faisant au moins 3,5 millions de morts.