CONAKRY, 6 sep (IPS) – Après 47 ans de monopole étatique, le gouvernement guinéen a finalement décidé, sous la pression des partis d'opposition et des bailleurs de fonds, de libéraliser les ondes dans ce pays d'Afrique de l'ouest.
Etant donné que les Guinéens ne sont pas habitués à une information plurielle et indépendante à la radio et à la télévision d'Etat, cette décision ouvre une nouvelle ère de l'information dans le pays, estime Alkaly Sylla, ancien directeur de publication de 'L'indépendant', un des journaux privés de référence en Guinée. "Les Guinéens lisent des journaux dont la distribution se limite souvent à la capitale. Sans compter le blocage que représente le taux d'analphabétisme chez les adultes, qui se situe à environ 60 pour cent.
Avec la radio, ces blocages seront levés car les Guinéens pourront être informés, sur une échelle plus large, dans leurs propres langues", a expliqué Sylla à IPS.
L'avocat Christian Sow, qui a souvent défendu des journalistes devant des tribunaux, se déclare, pour sa part, "surpris" par la libéralisation des ondes en Guinée. "Je suis très surpris car je pensais sincèrement que le gouvernement actuel n'allait pas faire une telle concession. Cela me prouve qu'il y a des hommes du pouvoir qui ont de l'influence et qui ont compris que la libéralisation va au-delà de la requête". La libéralisation des ondes "est une exigence pour bâtir un Etat moderne.
Je pense que l'opposition guinéenne a, elle aussi, compris qu'il faut tenter de résoudre les problèmes un à un", a ajouté Sow à IPS.
"La libéralisation est une bonne chose dans la mesure où elle permet à chacun d'exprimer librement son opinion. C'est une décision qui va enrichir le débat dans notre pays et permettre de faire évoluer les mentalités", affirme Kadiatou Touré, étudiante en histoire à l'Université de Conakry, employée à temps partiel dans un cybercafé de la capitale. "Le décret du 20 août a déjà marqué l'histoire de ce pays et ouvert une nouvelle ère de l'information en Guinée".
Le décret signé en août par le président guinéen Lansana Conté, permettant "aux citoyens guinéens ou aux personnes morales jouissant de tous les droits civiques de créer une radio ou une télévision privée", précise néanmoins que les partis politiques et les confessions religieuses n'ont pas le droit de gérer l'un ou l'autre de ces médias. Selon Karifa Condé, membre du Conseil national de la communication (CNC), "Il était important d'éviter que la Guinée sombre dans certaines dérives comme en Côte d'Ivoire ou au Rwanda, où les conflits ethniques et religieux, attisés par des groupes politiques, ont déchiré le tissu social".
La Guinée rejoint ainsi le rang des pays comme le Sénégal, le Mali, le Bénin ou la Sierra Leone, où l'existence des médias privés a permis de renforcer la libre circulation de l'information et le mouvement démocratique.
Pour Boubacar Yacine Diallo, fraîchement nommé président du CNC — l'institution officielle chargée de la régulation des médias — la décision de Conté "va dans la logique des choses".
"Le président Conté n'a jamais été contre la libéralisation des ondes, mais il lui fallait des garanties. Il vient de prouver, encore une fois, qu'il est pour la liberté de la presse dans ce pays", a déclaré Diallo à IPS. "C'est une avancée démocratique notable qui renforce le mouvement amorcé par le président Conté depuis 1984". Selon Saifoulaye Diallo, architecte à Conakry, la capitale guinéenne, "Le gouvernement a décidé de libéraliser sous la contrainte. Il n'avait pas d'autre choix que d'accepter les exigences des bailleurs de fonds et des partis d'opposition, vu la situation critique de l'économie guinéenne.
C'est ce qui explique la diffusion du décret". Sylla dénonce le temps mis pour signer le décret consacrant la libéralisation des ondes. "C'est une très bonne chose et nous sommes tous agréablement surpris. Les gens commençaient à désespérer tant la période d'attente a été longue malgré l'approbation du projet de décret par le Conseil des ministres", en mai dernier.
Après l'aval du Conseil des ministres, Conté a mis près de trois mois avant de signer le décret consacrant la libéralisation des ondes.
Pour faire pression sur les autorités afin d'accélérer le processus de libéralisation, l'opposition radicale — réunie au sein du Front républicain pour l'alternance démocratique — a boudé le dialogue national initié par le pouvoir. Le dialogue national a commencé en juillet 2003 pour prendre fin officiellement en juillet 2005, sans la participation des principaux partis de l'opposition.
Selon l'opposant Sidya Touré, ancien Premier ministre de 1996 à 1998, la nouvelle donne permet de renouer le dialogue avec le pouvoir.
"La libéralisation des ondes est pour nous une base de discussion qui nous permet d'aller à la table de négociations. Maintenant, nous pouvons discuter des autres points tels que la Commission nationale indépendante, le respect du droit de marcheà", a indiqué Touré à IPS.
Alpha Condé, le leader du Rassemblement du peuple de Guinée, le principal parti d'opposition en Guinée, a déclaré à IPS : "Avec ou sans libéralisation des ondes, l'objectif premier reste le changement en Guinée". Aujourd'hui, les partis d'opposition exigent une commission électorale indépendante.
Les principaux bailleurs de la Guinée, avec l'Union européenne (UE) en tête, ont demandé l'arrêt du monopole étatique sur la radio et la télévision. Après l'organisation de l'élection présidentielle décembre 2003, jugée non conforme aux règles démocratiques par l'UE, Bruxelles avait arrêté les décaissements en direction de la Guinée. Le montant total gelé à l'époque était quelque 240 millions d'euros (environ 312 millions de dollars). En février 2004, une délégation gouvernementale s'était rendue à Bruxelles et avait négocié sur trois points essentiels : la libéralisation des ondes, la commission nationale indépendante et l'organisation d'élections libres et transparentes en Guinée. L'UE avait exigé le respect de ces trois points pour la reprise de la coopération. Et depuis, c'était le statu quo.
Dépourvue de moyens financiers, la presse indépendante guinéenne se résume actuellement à quelques hebdomadaires privés, le seul quotidien existant, 'Horoya', étant sous le contrôle de l'Etat. Il n'existe aucun quotidien privé.
La subvention d'environ 105.000 dollars, dégagée annuellement par l'Etat pour aider les 300 journaux privés enregistrés au CNC, provoque des effets néfastes sur la presse. La plupart n'ont pas de moyens pour paraître régulièrement. "Plusieurs rédactions ont éclaté par la faute des journalistes attirés par le mirage de la subvention. Ils quittent les rédactions, créent des journaux éphémères rien que pour bénéficier de la subvention. Cela a complètement désorganisé la presse privée", estime Azooka Bah, journaliste à l'hebdomadaire satirique 'Le Lynx'.
Diaraye Bah, secrétaire à l'organisation non gouvernementale Aide et action, souhaite que l'Etat joue un jeu franc avec les futurs promoteurs des radios et télévisions.
"La libéralisation ne doit être conditionnée à aucune contrainte. Il faut le faire sans soumettre les promoteurs de radio ou de télévision à des pressions. Les Guinéens ont besoin d'être bien informés", souligne-t-elle à IPS.
Aucun promoteur n'est connu actuellement. Pour le moment, le cahier de charges n'a pas encore été rendu public par le Conseil national de la communication. L'autorisation d'émettre ne sera délivrée qu'après avis du CNC qui a également le pouvoir de prendre des mesures de suspension temporaire contre les radios en cas de dérapages, comme l'incitation à la haine ou aux conflits ethniques, entre autres.
Pour l'heure, les Guinéens semblent sonnés par la décision gouvernementale.
Malgré l'existence de journalistes désireux d'animer de nouvelles stations, aucune radio privée n'avait encore commencé à émettre, deux semaines après la publication du décret.

