ALGER, 5 août (IPS) – L'Algérie est à la croisée des chemins. Après plus d'une décennie d'effusion de sang et de tumultes divers, son président, Abdelaziz Bouteflika, se veut porteur d'une vision moderniste et d'un projet susceptible de sortir de l'abîme ce pays d'Afrique du nord.
Le président Bouteflika exprime souvent l'intention de rassembler les différents clans qui s'entredéchiraient, après de nombreux massacres perpétrés par des groupes islamistes armés dans le pays depuis 1990, et la disparition de milliers de civils, attribuée aux forces de sécurité algériennes. Selon des statistiques officielles, quelque 200.000 personnes auraient été tuées par les islamistes depuis le début des années 1990, tandis que près de 10.000 autres sont portées disparues. Les islamistes et les membres des forces de sécurité sont les principaux concernés par un projet d'amnistie. Même si le projet de loi n'est pas encore prêt, la réconciliation et l'amnistie forment une expression plus que jamais d'actualité en Algérie alors que quelques années auparavant, ce concept était manipulé par la classe politique qui lui donnait une signification intéressée et opportuniste.
Selon des analystes, certains partis politiques, qui gravitent autour du pouvoir, semblaient être partisans du projet lors des campagnes électorales, juste pour gagner la sympathie des islamistes de façon à leur permettre d'élargir leurs bases dans le pays.
A présent, certaines formations politiques et personnalités refusent encore une réconciliation qui, à leur avis, reste toujours vague pendant que d'autres en font leur cheval de bataille. C'est le cas notamment des partis de la mouvance au pouvoir, comme le Mouvement de la société pour la paix, d'essence islamiste et le Front de libération nationale (FLN), ancien parti unique.
Si a priorité reste la paix, des observateurs se demandent comment on pourrait réussir à la concrétiser alors que le sang des Algériens continue de couler. Moins d'un mois après un double attentat ayant fait deux morts parmi les militaires à Mizrana, un autre attentat a été commis le 29 juillet, sur la route, à l'entrée de Tidjelabine, dans le nord-est du pays, à 40 kilomètres d'Alger, la capitale, causant la mort de deux gendarmes et blessant six autres personnes dont deux gendarmes, trois gardes communaux et une jeune fille qui résidait non loin du lieu de l'attaque.
Cette situation constitue donc un défi pour le chef de l'Etat qui, lassé de voir les Algériens s'entretuer, déclare faire de cette paix son credo.
Selon des analystes optimistes à Alger, cette paix, souhaitée par les uns et décriée par les autres, a pourtant des chances d'aboutir et le peuple, qui aura à se prononcer sur le sujet par voie référendaire, franchira probablement la dernière ligne droite dans le processus de la réconciliation et reconstruction du pays.
Maître du projet d'amnistie, le président Bouteflika a maintenu le cap en déclarant, en marge de la fête de l'indépendance et de la jeunesse, au début de juillet, que "la porte reste ouverte aux repentis qui se livreront" car, a-t-il ajouté, "Dieu aime les repentis, et nous trouverons une sortie pour eux avec notre peuple".
"Peut-on parler de paix alors que les blessures saignent encore, alors que des familles endeuillées pleurent leurs morts et que certaines sont encore sans nouvelles de leurs proches disparus", a indiqué Bouteflika, reconnaissant de fait la souffrance du peuple.
Mais, "faut-il continuer à lutter à mort contre la violence et allonger la liste de nos victimes pour la raison qu'il faut venger nos morts", a-t-il demandé. Des morts supplémentaires soulageraient-t-elles "la douleur de ceux qui ont perdu des êtres qui leurs sont chers?".
Les Algériens en étaient à attendre de voir le projet d'amnistie prendre forme lorsqu'un événement tragique et horrible vient frapper encore le pays dans sa chair quelques semaines plus tard, et donner un coup d'incertitude à ce rêve.
Il s'agit de l'exécution de deux diplomates algériens – Azzedine Belkadi et Ali Belaroussi – le 27 juillet en Irak, quatre jours après leur enlèvement, par le groupe terroriste 'Zarqaoui'. Cet acte ignoble dénoncé par la plupart des Algériens et leur président, a été, en revanche, salué par le groupe terroriste algérien, le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) de l'émir Abdelwadoud Abou Mossaab, de son vrai nom Abdelkrim Dourkdal. De nombreux Algériens s'interrogent alors si l'état de choc provoqué par l'exécution des deux diplomates n'interpelle pas le pouvoir à reconsidérer son attitude face au projet d'amnistie. Cet acte a d'autant indigné les Algériens que le GSPC avait transmis un communiqué au groupe Zarqaoui en Irak, l'incitant à exécuter les diplomates sous prétexte qu'ils se sont opposés à l'instauration d'un Etat islamique en Algérie.
"Quel que soit le degré d'insatisfaction, il est inadmissible qu'une partie des Algériens exhorte al Qaida à appliquer la peine de mort à nos diplomates", ont souligné la plupart des journaux nationaux au lendemain de ce double assassinat.
En pareille circonstance, les terroristes algériens continueront-ils à refuser la main qui leurs est tendue, étant donné que le projet d'amnistie s'adresse d'abord à eux?, se demandent des analystes.
En tout cas, si l'on se réfère aux attaques et crimes perpétrés dans tous les coins du pays, l'on devine leur opposition à toute forme de contact avec le pouvoir qu'ils qualifient de "tyrannique". En fait, l'éviction de Hassan Hattab, ex-chef du GSPC, est liée à sa volonté exprimée en 2004 de bénéficier d'une loi amnistiante à l'instar des autres émirs amnistiés en 2000, comme Madani Merzag de l'Armée islamique du salut, Ben Aicha du Groupe islamique armé, et Ali Benhadjar de la Ligue islamique pour le djihad. "La poursuite du combat" à laquelle appellent les extrémistes algériens ne cesse d'étonner les gens, surtout en ce moment où des groupes politiques se préparent pour la loi amnistiante qui semble la seule alternative pour une sortie de crise. Une option que défend farouchement le Rassemblement national démocratique (RND), selon son porte-parole Mouloud Chorfi, en campagne pour le projet dans l'ouest du pays.
En réponse à ceux qui "élèvent la voix pour remettre en cause le projet de réconciliation nationale", Chorfi explique que "la réconciliation reste la seule alternative pour le pays de mettre fin à l'effusion de sang".
En réitérant la position de son parti qui est de la mouvance présidentielle, Chorfi déclare qu'il "ne saurait y avoir de remise en cause de ce projet après l'assassinat de nos diplomates, et il n'est nullement nécessaire de rouvrir les plaies".
Cette opinion est partagée par un médecin gynécologue, Mahrez Chellah, qui remarque que "tous les conflits du monde prennent fin un jour ou l'autre.
Je ne peux, en aucun cas, ne pas être partisan de ce projet amnistiant qui reste la seule solution à la crise que traverse le pays", dit-il. Car "il n'y aura aucun vainqueur, mais de vaincu qui est le peuple algérien touché dans sa chair".
En revanche, d'autres Algériens rejettent l'option de l'amnistie, puisqu'ils ne cessent de réclamer que justice soit rendue par rapport aux crimes perpétrés dans le pays. C'est l'avis de l'avocat Amar Zaidi qui dénonce ce projet "tel qu'il a été présenté par Bouteflika". Zaidi affirme à IPS : "La nature veut que chacun réponde de ses crimes devant une juridiction compétente, et c'est le peuple ou la partie endommagée qui est habilitée à pardonner; mais sans cela, tout sera voué à l'échec".
Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) partage pratiquement la même logique, estimant que la loi en question "est entourée de beaucoup de zones d'ombre et de flous". Selon le RCD qui est de l'opposition, "La loi en question est loin d'être claire et il est inadmissible que ce soit l'Etat qui pardonne à la place du peuple touché dans sa dignité".
Arab Aknine, de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme (LADDH), fait la même lecture : "Le flou entoure cette question. C'est un projet qui s'apparente beaucoup plus à une volonté de perpétuer l'impunité qu'à un objectif sincère de résoudre les vrais problèmes du pays".
Au nom des victimes, une association, qui requiert l'anonymat, estime qu'il "est inacceptable que l'Etat décide à la place de ceux dont les plaies saignent toujours". Seul le referendum, dont la date n'est pas encore fixée, pourrait fixer les uns et les autres sur les chances de ce projet de réconciliation nationale, observent les analystes.

