ABIDJAN, 6 juil (IPS) – Le chef de l'Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, pressé par une communauté internationale de plus en plus fatiguée et exigeante, tient à faire organiser l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire le 30 octobre 2005, alors que l'opposition plaide pour une transition.
Le médiateur sud-africain Thabo Mbeki est également favorable à l'organisation du scrutin à cette date, selon les conclusions officielles de sa dernière rencontre avec les protagonistes de la crise ivoirienne, le 29 juin à Pretoria. Les leaders de l'opposition n'ont pas évoqué officiellement la question de la transition avec Mbeki, mais sur le terrain, les messages de leurs lieutenants sont assez clairs sur le sujet. Un débat a même lieu actuellement sur la question d'un vide constitutionnel éventuel après le 30 octobre. Selon des analystes, l'opposition évoquera probablement la question en fonction de l'application des accords de Pretoria I et II. Une rencontre d'évaluation du sommet de Pretoria I, s'est achevée le 29 juin dans la capitale politique sud-africaine, au cours de laquelle toutes les parties ont convenu finalement de confier l'organisation des élections à l'Institut national de la statistique (INS) que l'opposition suspectait, il y a deux mois d'être favorable à Gbagbo. Les principaux protagonistes ont également demandé à l'Union africaine (UA) d'imposer des sanctions appropriées aux parties qui ne mettraient pas en œuvre l'accord signé à Pretoria le 6 avril dernier. Ils ont en outre fixé de nouvelles échéances à la fin-juillet pour le début du processus de démobilisation des combattants loyalistes et rebelles, initialement prévu le 27 juin, et au 20 août pour la fin du désarmement des milices pro-gouvernementales. Les deux forces armées en conflit ont été invitées à se réunir pour fixer une nouvelle date pour le début du désarmement de leurs combattants. En attendant, le sommet de l'UA, qui vient de se terminer, mardi à Syrte, en Libye, demande aux protagonistes de la crise ivoirienne de faire adopter au parlement tous les projets de lois avant le 15 juillet. Il s'agit, entre autres, des lois sur la nationalité; le foncier rural; et sur la presse audiovisuelle. "La tenue d'élections libres, transparentes et ouvertes à tous en Côte d'Ivoire devrait mettre fin au cycle de violence que vit ce pays depuis la succession mouvementée de son premier président, Félix Houphouët-Boigny en décembre 1993", estime un diplomate ouest-africain en poste à Abidjan, qui a requis l'anonymat.
Si dans la forme, cette idée est partagée par de nombreux observateurs, un problème de fond se pose. La Côte d'Ivoire, explique-t-il à IPS, est coupée en deux depuis l'insurrection armée du 19 septembre 2002, et la constitution ivoirienne interdit une quelconque consultation si la réunification du pays n'est pas effective.
Pour le parti du président Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI), les élections, le 30 octobre, constituent l'unique voie de sortie de crise. Le président du FPI, Pascal Affi N'Guessan, déclare à IPS que les "élections se tiendront aux dates adoptées par le Conseil des ministres" depuis le 31 mars. "Nous savons que l'opposition civile, qui est de mèche avec la rébellion, fait tout pour retarder l'échéance. Mais nous parviendrons à tenir le pari.
Il y a encore du temps pour établir les listings électoraux. Il ne reste qu'aux rebelles de désarmer et tout ira comme sur des roulettes", affirme-t-il.
Cette approche n'est pas partagée par toute l'opposition politique regroupée au sein du G7, et dont une partie estime ouvertement qu'une transition est souhaitable. "Nous savons que le président Gbagbo veut truquer les élections. Il confie la quasi-partie de l'organisation à l'INS, avec une utilisation abusive de l'article 48 de la constitution. C'est inadmissible", a indiqué à IPS, Anaky Kobenan, président du Mouvement des forces pour l'avenir (MFA, parti membre du G7). "Nous exigeons simplement une transition sans lui".
L'article 48 de la constitution stipule que si l'intégrité territoriale de la Côte d'Ivoire est menacée d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des autorités constitutionnelles a été interrompu, le chef de l'Etat peut user exceptionnellement de cette disposition pour donner force de loi à certaines décisions.
Le 25 juin, le quotidien 'Le Patriote', proche du Rassemblement des républicains (RDR) de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, a proposé Monseigneur Ahouana Paul Siméon, évêque catholique de Yamoussoukro, pour diriger une transition dont la durée n'est pas précisée, même si certaines informations non confirmées proposent deux années. D'autres personnes, qui s'expriment dans l'anonymat, avancent le nom de l'actuel gouverneur de la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'ouest (BCEAO), Charles Konan Banny, lui-même ivoirien et probable candidat à la présidentielle. Ces deux personnalités n'ont pas encore réagi officiellement à la proposition, elle-même non confirmée.
De son côté, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) de l'ancien président Henri Konan Bédié, par la voix de son secrétaire général Alphonse Djédjé Mady, souhaite voir les élections se tenir à la date du 30 octobre.
Le PDCI avait perdu le pouvoir en décembre 1999, avec le coup de force ayant porté au pouvoir le général Robert Guéi, assassiné aux premières heures de la rébellion du 19 septembre 2002.
Juriste et président-fondateur du Parti ivoirien des travailleurs (PIT), le professeur Francis Wodié se dit sceptique. "Les acteurs politiques ne veulent pas de la paix maintenant. Ils ne veulent, tous et chacun, qu'une chose : arranger le processus électoral en leur faveur", a-t-il affirmé.. Après le 30 octobre, si les élections ne se déroulaient pas, "il y aura un vide constitutionnel". A partir de cet instant, Wodié déclare redouter l'intrusion de l'armée dans le débat politique. "Un coup de force peut intervenir", prévient-t-il.
Mais déjà, de part et d'autre, s'installent des directions de campagne dans les régions du pays, ainsi que des cellules de soutien aux candidats.
Pourtant, l'INS, a avoué l'impossibilité d'organiser l'élection présidentielle, le 30 octobre. Le 22 juin, le président de l'institut, Mathieu Meleu, a déclaré que "tous les éléments ne sont pas réunis pour pouvoir organiser des élections en Côte d'Ivoire". Même si les experts de l'INS se donnent deux semaines pour établir les listes électorales, 40 pour cent du territoire national, sous occupation des Forces nouvelles (ex-rebelles) ne devrait pas être visité par les agents recenseurs, souligne-t-il.
Du côté financier, sur les quelque 15 millions de dollars (huit milliards de francs CFA environ) exigés pour l'organisation de cette élection, même pas la moitié n'a encore été décaissée à l'INS, révèle un membre de l'institut, sous le couvert de l'anonymat. Selon un expert des Nations Unies, jusqu'à une date récente, rien sur le terrain n'est fait pour confirmer la possibilité de la tenue d'élection.
"La transition est inévitable en Côte d'Ivoire", a-t-il indiqué sous anonymat.
Pour lui, tous les éléments sont réunis, aujourd'hui, pour ne pas aller à élection présidentielle d'octobre. Le non-respect de l'application de l'accord de Pretoria I par les protagonistes de la crise est la première entrave au processus électoral. Son respect strict devrait aboutir au désarmement des combattants et à la démobilisation effective des miliciens. Le Mouvement national pour l'éveil national des consciences en Côte d'Ivoire réitère la "nécessité d'une transition politique comme seule alternative à la crise ivoirienne". Une position défendue par Jean Enock Bah, le président de cette organisation non gouvernementale, depuis février. Selon lui, "après les blocages constatés dans l'application des différents accords, la seule voie de recours est une transition". Alex Souleymane Bamba, journaliste-consultant, partage la même opinion, affirmant à IPS que "la transition en Côte d'Ivoire est inévitable" en raison de la situation de blocage politique dans le pays.
Occupant la moitié-nord du pays, les Forces nouvelles (FN, l'ex-rébellion) ne semblent pas être préoccupées par la tenue ou non de l'élection.
Soutenant avoir pris les armes pour instaurer la démocratie, par des élections transparentes en Côte d'Ivoire et ouvertes à tous, elles refusent de désarmer pour permettre le déploiement de l'administration publique dans leurs zones. L'acceptation de la candidature de Ouattara, président du RDR, qui était l'un des points de revendication des ex-rebelles, n'a rien changé à leur attitude. Le 27 juin, ils avaient rejeté toute idée de démarrage du désarmement. Les FN exigent l'adoption des nouvelles lois conformément aux accords de Marcoussis (France), signés en janvier 2003, ainsi que le démantèlement des milices et l'application intégrale des accords de Pretoria. Mais le dernier sommet de l'UA leur demande de montrer plus de souplesse.

