POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Risque de guerre ethnique dans l'ouest

ABIDJAN, 7 juin (IPS) – Trois personnes d'ethnie Guéré ont été blessées dont deux gravement dans la nuit de lundi à mardi, en représailles à la mort de quatre Dioulas tués dans la nuit de dimanche lors d'affrontements interethniques à Duékoué, à 400 kilomètres à l'ouest d'Abidjan, la capitale de Côte d'Ivoire.

Déjà la semaine précédente, plus de 100 personnes d'origine Guéré – les autochtones – ont été massacrées à la machette et à coups de fusil à Guitrozon et Petit Duékoué, deux villages rattachés à la ville de Duékoué.

Des images insoutenables de civils découpés ou brûlés vifs. La ville de Duékoué a montré un visage macabre les 1er et 2 juin. Des enfants, des femmes, des vieillards surpris dans leur sommeil aux environs de deux heures du matin par des assaillants. Plusieurs ont perdu la vie suite à leur blessure. Ces agresseurs que les rescapés ont identifiés comme des "Dozos", chasseurs traditionnels du nord de la Côte d'Ivoire, ont pu prendre la fuite après leur forfait.

A Duékoué, les autochtones Guéré d'une part, et les allogènes en majorité Dioulas (musulmans du nord de la Côte d'Ivoire) et immigrants burkinabé, d'autre part, se regardent en chiens de faïence depuis plusieurs années.

La crise politico-militaire ivoirienne a exacerbé leurs relations. Et ce que l'ensemble de la population ivoirienne redoutait au début de la crise ivoirienne, en septembre 2002, est en train d'arriver : La guerre devient ethnique à partir de l'ouest du pays.

Les allogènes sont plus nombreux que les autochtones parce que c'est une zone de production de cacao et de café. Les Guérés ont vendu une bonne partie de leurs terres aux allogènes qui peuplent, en fait, les villages de la sous-préfecture de Duékoué. A Duékoué ville, l'essentiel du commerce et du transport est tenu par les Dioulas.

La population de région de Duékoué est estimée à 150.000 habitants dont les deux cinquièmes sont allogènes (Baoulés, Dioulas, Burkinabé, Sénoufos, Maliens et Yacoubas), selon des sources officielles.

"Les relations des Guérés avec les Dioulas et les Mossis (burkinabé) se sont détériorées gravement à partir de 1996 où de nombreux problèmes fonciers ont opposé les deux communautés", explique à IPS, Emmanuel Tanoh, de l'organisation non gouvernementale, Notre Nation.

Pour Tanoh, la crise ivoirienne a aggravé la situation déjà tendue. "Ici, les Guérés accusent les Dioulas de supporter les rebelles. De leur côté, les Dioulas rejettent non seulement cette accusation, mais ils se disent exaspérés des assassinats des membres de leur communauté par les milices proches du chef de l'Etat, composées essentiellement de jeunes Guérés".

La détente, perceptible à Duékoué le dimanche 5 juin dans la matinée, où quelques commerçants avaient ouvert leurs boutiques, a brusquement basculé la nuit tombée.

"Nous avons été réveillés par des coups de feu cette nuit. Trois personnes d'une même famille – deux jeunes filles et un de leurs oncles – ont été tuées", a déclaré à IPS, Djaratou Dambélé. Elle précise que les coups ont été tirés par des Guérés alors qu'un couvre-feu interdit les mouvements des civils dans la ville à partir de 19 heures locales (GMT) depuis une semaine.

Cette reprise des violences, en dépit des appels à l'apaisement des autorités gouvernementales la semaine dernière, était perceptible sur place, selon des analystes. En effet, les Guérés sont interdits dans les quartiers dioulas et vice versa. Le quartier 'Carrefour', bastion de l'Association patriotique des Wê (AP-wê), une milice proche du président ivoirien Laurent Gbgabo, est accusée par les Dioulas d'être à la base des tueries et de l'insécurité régnant dans la ville.

"Ce n'est plus un secret pour personne à Duékoué. Ce sont des miliciens en treillis qui attaquent les Dioulas", s'indigne un jeune de cette communauté.

Le premier affrontement direct entre les deux communautés a eu lieu du 29 avril au 2 mai. Il a fait suite à la grève des transporteurs et commerçants dioulas. Cet affrontement a occasionné au moins 25 tués.

Les commerçants et transporteurs dioulas ont voulu, en effet, observer un arrêt de travail pour dénoncer le racket des forces de l'ordre et l'insécurité qui règnent sur la route Duékoué-Man, dans l'ouest de la Côte d'Ivoire. Un tronçon sur lequel ils avaient perdu, quelques jours auparavant, trois des leurs dans attaques de véhicules de transport en commun.

Pour les habitants des quartiers dioulas, "la situation actuelle résulte de l'insécurité volontairement entretenue par les milices de l'AP-wê, à laquelle répondent les Dioulas en se révoltant".

Dans les deux camps opposés, l'on accuse les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) de passivité dans le maintien de l'ordre. "Les militaires stationnés à Duékoué ont une grande responsabilité dans les tueries qui ont lieu à moins de 50 mètres de leur base", accuse Omer Sion, un jeune Guéré.

Sion soutient, comme bien d'autres habitants de la ville, que "ces militaires passent leur temps à s'abreuver d'alcool dans les maquis (bars restaurants locaux) et à draguer les jeunes filles".

Même avis chez Souleymane Diawara, vulcanisateur à la gare routière de Duékoué. "Personne ne peut s'estimer en sécurité ici. Les militaires sont tous devenus des hommes d'affaires. Ils s'occupent plus de leurs affaires que de notre sécurité", regrette-t-il.

Les populations de Duékoué se disent "encore plus inquiètes par le départ massif des familles de certains soldats qui sont évacuées vers le sud sous contrôle gouvernemental", par crainte de les faire agresser. Ce sont notamment des gendarmes, policiers et agents des eaux et forêts en poste dans la localité avant la crise ivoirienne. Ils vivent avec leurs familles sur place, et l'école y a été réouverte à la rentrée des classes en octobre dernier.

Les militaires de carrière, eux sont venus pour la sécurisation de l'ouest.

Duékoué est la dernière ville sous contrôle gouvernemental avant Man qui est sous contrôle rebelle dans l'ouest. La Côte d'Ivoire est divisée en deux, entre sud sous contrôle de l'armée régulièrele, et le nord contrôlé par les rebelles.

Lors de sa visite sur le lieu des affrontements, le 2 juin dernier, le chef d'état-major des FANCI, le colonel-major Phillipe Mangou, a essuyé la colère des déplacés de la mission catholique réclamant le départ du commandant militaire de la ville. Mangou a simplement répondu : "Je vous ai compris, nous prendrons les mesures très fermes qui s'imposent".

Le porte-parole de la présidence ivoirienne, Désiré Tagro, dans une déclaration télévisée, a indiqué, le 3 juin, que "ces attaques portent la marque des rebelles", qui contrôlent la moitié nord du pays depuis le début de la rébellion, le 19 septembre 2002.

Tagro a reconnu cependant que "ces agressions se sont produites dans des localités situées en zone gouvernementale. Mais à la lisière de la zone de confiance", contrôlée par les Casques bleus des Nations Unies et le contingent français de l'Opération Licorne.

"Les forces de sécurité ivoiriennes n'ont normalement pas à redouter une attaque venant de la zone de confiance qui est tenue par les forces impartiales qui ont pour mission d'empêcher, par tous les moyens, les mouvements de personnes armées dans cette zone", a-t-il ajouté.

La réponse des Forces nouvelles (ex-rébellion) ne sait pas fait attendre..

"Il faut plutôt voir du côté des nombreuses milices à la solde de Laurent Gbagbo. Ce sont ces milices qui sèment la terreur à l'ouest", a déclaré Sidiki Konaté, leur porte-parole. "C'est pour éviter de procéder au démantèlement des milices de l'ouest que les tueries de Duékoué, œuvre de ces milices, ont été perpétrées par le clan présidentiel".

Pendant que les forces en présence dans la crise ivoirienne se jettent la responsabilité des tueries de Duékoué, a situation s'envenime sur place, de jour en jour. Elle est devenue encore plus inquiétante avec l'aveu du porte-parole de l'armée ivoirienne, le lieutenant-colonel Jules Yao Yao, qui a affirmé, le 31 mai, que "le désarmement des milices, commencé dans l'ouest, n'avait pas encore obtenu les résultats escomptés". Il a laissé entendre qu'il pourrait être un échec.

L'accord de Pretoria, signé par les protagonistes ivoiriens en avril, prévoit une phase de sensibilisation, à partir du 14 mai, avant le désarmement effectif des troupes en présence, qui est prévu du 27 juin au 10 août 2005. C'est le respect de ce calendrier du désarmement qui permettra d'envisager avec sérénité les élections présidentielles prévues en octobre, soulignent des analystes.

Avant les tueries de Duékoué, la sensibilisation avait bien commencé, si on en croit aux déclarations faites à la presse à l'issue des réunions entre les FANCI et forces armées des Forces nouvelles. La principale fausse note, selon des analystes, a été la difficulté des FANCI à désarmer les miliciens.

En réalité, le DDR (le Désarmement, la démobilisation et la réinsertion) ne prend pas en compte formellement les miliciens. Pour les miliciens, on parle plutôt de "démantèlement". Il appartient aux FANCI de le faire, selon des analystes.