KINSHASA, 31 mai (IPS) – "Nous ne nous reconnaissons dans aucune démarche politicienne tendant à détacher la province du Katanga de la République démocratique du Congo (RDC)", se défendent plusieurs ressortissants de la province du Katanga, contactés par IPS, dans le sud-est du pays.
Bon nombre de Congolais, qui habitent le Katanga aujourd'hui, déclarent avoir eux-mêmes appris avec grande surprise qu'ils chercheraient à faire une nouvelle sécession de cette province. "Ce doit être le fait des politiciens à court d'idées", estime Mwewa Katako, ingénieur à la Gécamines, la compagnie minière qui, en 1967, a remplacé la célèbre Union minière du Haut Katanga que l'on accuse généralement d'avoir été à la base de la sécession katangaise, en juillet 1961. Un mois, en effet, après l'accession du Congo à l'indépendance, des colons belges du Katanga, soutenus implicitement par la Belgique, déclaraient la sécession de la province et installaient Moïse Tshombe à la tête de ce qui fut appelé, alors, l'Etat du Katanga. Aujourd'hui, la confusion est donc générale autour de ce phénomène de sécession katangaise qui a failli ébranler tout le processus de paix que, bon an mal an, les institutions de la transition essaient de mener à bon port, vers l'installation de nouvelles structures politiques et de nouveaux animateurs élus au suffrage universel. La RDC a connu deux guerres civiles entre 1996 et 2002, et la dernière a fait environ quatre millions de morts, en cinq ans, avant de prendre fin après de longues et laborieuses négociations parrainées par l'Afrique du Sud et les Nations Unies. L'accord de paix, signé en 2002 dans la ville touristique sud-africaine de Sun City, a institué un régime de transition qui gère le pays jusqu'aux prochaines élections générales. La transition est dirigée par un président de la République, Joseph Kabila, entouré de quatre vice-présidents issus des principales composantes politiques qui étaient des forces belligérantes pendant la guerre.
L'approche des ces échéances électorales semble provoquer une panique chez des hommes politiques qui craignent de ne pas se retrouver aux postes en compétition, selon des analystes à Kinshasa, la capitale de la RDC. Cette inquiétude serait à l'origine des comportements qui, selon les mêmes analystes politiques, s'expliquent difficilement comme la menace d'une nouvelle sécession dans la province du Katanga ou d'une nouvelle guerre civile dans celle du Kasaï oriental. Les deux provinces ont toutefois, comme dénominateur commun, de contenir de fabuleuses richesses minières : le cuivre et le cobalt pour le Katanga, et le diamant pour le Kasaï oriental.
Au début de ce mois de mai, le président Joseph Kabila a dû se rendre personnellement à Lubumbashi, la capitale de la province du Katanga – qui est sa province d'origine – pour se rendre compte de la situation réelle. A la suite de contacts effectués sur place avec différents milieux socioprofessionnels, 15 personnes présumées en relation directe avec des velléités sécessionnistes, dont Albert Tshombe, l'un des fils de Moïse Tshombe et Kakoma Sakatolo, un ancien recteur de l'Université de Lubumbashi, ont été transférées à Kinshasa, pour des besoins d'enquête. Y a-t-il réellement eu des tentatives de sécession de la province du Katanga? Rien n'est encore confirmé jusqu'à ce jour. La justice congolaise reste muette sur l'évolution des enquêtes. Pour sa part, le ministre de la Justice, Honorius Kisimba Ngoy, déclare ne rien savoir de l'affaire et dit attendre le rapport des inspecteurs. Les présumés coupables se trouvent internés à la prison centrale de Makala, à Kinshasa, tandis que des organisations non gouvernementales de défense des droits de l'Homme commencent à protester contre cette garde à vue dont les délais légaux sont largement dépassés.
En attendant, c'est à Lubumbashi et dans toute la province du Katanga que les débats sur les responsabilités réelles divisent les populations. Tout le monde accuse tout le monde en même temps que chacun se défend de partager des idées sécessionnistes. En fait de menace de sécession, il semble, selon des analystes, qu'il se pose plutôt un problème de gestion des ambitions chez les hommes politiques du Katanga.
Les vieux démons de la division se sont réveillés à l'intérieur de la province qui se retrouve coupée politiquement en deux : le nord, essentiellement agricole, territoire d'origine de feu le président Laurent Désiré Kabila et de son fils Joseph Kabila et dont les ressortissants sont fortement représentés dans les institutions actuelles; et le sud, essentiellement minier que d'aucuns appellent le "Katanga utile" dont les ressortissants s'estiment sous-représentés dans les institutions. S'il n'y avait pas eu de personnes arrêtées, on aurait pensé que ce n'était qu'un effet d'annonce de certains milieux politiques du Katanga qui, pour faire parler de leurs terroirs respectifs, ont brandi l'épouvantail de la sécession, estiment des analystes à Lubumbashi.
Des analystes estiment, toutefois, que les tentations sécessionnistes seraient tout de même le fait des ressortissants du Sud-Katanga qui avaient largement bénéficié du régime sécessionniste de Moïse Tshombe et qui se sentiraient frustrés par la sur-représentation des nordistes dans les institutions de transition actuelles.
On parle de plus en plus de Katebe Katoto, un homme d'affaires sud-katangais, réputé milliardaire qui a pourtant officialisé sa candidature à la présidence de la République pour les prochaines élections.
On accuse également un avocat du barreau de Lubumbashi, Paul Muyambo, associé à Katoto. "Toute la ville de Lubumbashi a trouvé suspecte le brusque enrichissement de Muyambo", confie à IPS, un ressortissant du Katanga qui a tenu à garder l'anonymat. "Muyambo a acheté plusieurs immeubles à Lubumbashi, alors que ses revenus ne le lui permettent pas". Les deux personnes – Katoto et Muyambo – ont nié avoir eu des visées sécessionnistes.
Le sud du Katanga a pourtant produit des célébrités politiques qui ont exercé de très hautes charges de l'Etat, en commençant par Moïse Tshombe lui-même qui, après la sécession, a été Premier ministre, ou Godefroid Munongo, ancien ministre de l'Intérieur du gouvernement central, sous le président Mobutu. Il y a également Jean Nguz a Karl I Bond, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, toujours sous Mobutu, ou Lunda Bululu, ancien Premier ministre, qui s'est retrouvé dans la dernière guerre civile, comme l'un des dirigeants du mouvement rebelle du RCD/Goma. Les 15 personnes arrêtées pour des besoins d'enquête sont toutes des ressortissants du Sud-Katanga et essentiellement de tribus Lunda ou Bemba.
La société civile dénonce une tendance à la stigmatisation des tribus par rapport aux individus présumés impliqués dans l'affaire. "Certains hommes politiques peuvent avoir utilisé la menace de la sécession comme stratégie politique pour se faire remarquer par Kinshasa à l'approche des élections, mais s'ils sont coupables, ils ne le sont qu'individuellement et ne doivent en aucune façon se plaindre qu'on en veut à leur ethnie", déclare à IPS, Célestin Kabuya Lumuna, professeur de sociologie politique à l'Université de Kinshasa, lui-même originaire du Nord-Katanga. Certains ténors Lunda ou Bemba, cités dans l'affaire, ont tendance à faire croire que le gouvernement veut marginaliser leurs tribus respectives et les écarter des postes de responsabilité dans la prochaine configuration politique du pays. On ne connaîtra la vérité qu'après que la justice aura terminé ses investigations et permis d'organier le procès des présumés coupables.

