DROITS-NIGER: Renoncer au couteau de l'excision ou subir les rigueurs dela loi

NIAMEY, 25 avr (IPS) – "Ce n'est pas facile de renoncer à un métier qu'on a hérité de ses parents et qu'on a exercé pendant des années. Mais quand on est sensibilisé sur les graves préjudices que peut causer cette profession à autrui, on doit y renoncer", déclare Salmou Himadou à IPS.

Agée de 60 ans environ, Himadou pratiquait l'excision ou les mutilations génitales féminines (MGF) dans son pays, au Niger, en Afrique de l'ouest. Exciseuse reconvertie de Tillabéri, une localité à environ 116 kilomètres à l'ouest de Niamey, Himadou a décidé de déposer le couteau en 2003 pour s'adonner à la vente de condiments, grâce à un appui financier de Coniprat, une organisation non gouvernementale (ONG) basée dans la capitale nigérienne, qui lutte contre les pratiques néfastes à la santé de la femme et de l'enfant.

"L'ONG m'a accordé un crédit de 50.000 francs CFA (environ 100 dollars) pour entreprendre une activité génératrice de revenu. Dieu merci, la vente de condiments, dans laquelle je me suis lancée avec cet argent, me rapporte de loin plus que le métier d'exciseuse", souligne-t-elle.

"Himadou fait partie de la quarantaine d'exciseuses que nous avons reconverties depuis le démarrage de nos activités en 1992", indique à IPS, Maïga Amsou Amadou, la présidente de l'ONG.

Les 39 autres exciseuses reconverties ont également bénéficié du crédit financier de 100 dollars chacune. Outre les condiments, certaines anciennes exciseuses s'adonnent à la vente de beignets, à l'extraction artisanale d'huile d'arachide, au maraîchage, à la petite embouche, entre autres, ajoute Amadou. Selon la présidente de Coniprat, le combat contre l'excision et les MGF en général connaît un regain de vitalité ces dernières années au Niger, avec une mobilisation de l'opinion publique. "C'est un sujet resté longtemps tabou dans notre pays. Mais aujourd'hui, le phénomène est désacralisé; les gens en parlent ouvertement, et des exciseuses acceptent de déposer le couteau pour s'adonner à des activités lucratives, grâce notamment aux actions de sensibilisation, d'information et de formation que nous menons sur les dangers que comporte la pratique", explique-t-elle.

L'excision consiste à enlever partiellement ou totalement le clitoris de la femme. Dans certaines régions d'Afrique, on pratique l'infibulation qui consiste à coudre les grandes lèvres du vagin de la fille et à ne réserver qu'un petit orifice pour l'urine et les menstruations. L'excision est un phénomène assez répandu au Niger et pratiqué dans presque toutes les régions du pays à des degrés divers, selon les analystes.

D'après une cartographie établie par Coniprat, c'est la région de Tillabéri qui vient en tête avec une prévalence de 30 pour cent. Arrivent ensuite celles de Diffa, à 1.365 km à l'est de capitale, qui a une prévalence d'environ 19 pour cent, et la communauté urbaine de Niamey, avec 17 pour cent. "Toutefois, une enquête effectuée en décembre 2004, spécifiquement dans la région de Diffa, grâce à un appui financier de l'UNICEF, nous a permis de mettre en évidence un taux de prévalence de l'ordre de 40 pour cent dans la localité de Nguigmi", souligne Amadou, chiffrant le taux de prévalence au niveau national à 50 pour cent. (L'UNICEF est le Fonds des Nations Unies pour l'enfance).

"Pour les communautés qui s'y adonnent, l'excision est un instrument de contrôle de la sexualité féminine; elle est perçue comme un espace de socialisation, un facteur de stabilité de l'ordre social. Et certains vont jusqu'à lui trouver des fondements islamiques", explique à IPS, un sociologue ayant requis l'anonymat.

Mais, l'imam Ali Soumaïla, un leader religieux officiant dans une mosquée de Niamey, rejette ce fondement : "Cette pratique n'a aucun lien avec l'islam".

L'objectif avoué de l'excision est remis en cause par les nombreux risques que courent les victimes de l'opération : l'hémorragie, les infections et le VIH/SIDA. Selon des spécialistes, l'excision cause de graves préjudices sur la santé de la femme et de l'enfant. "En dehors du choc psychologique, de la douleur et des hémorragies qu'elle provoque dans l'immédiat, l'excision est à l'origine de certaines complications de maternité comme l'apparition de la fistule, des infections et même souvent la stérilité", explique à IPS, Dr Bako Bagassi, du Programme national de lutte contre les infections sexuellement transmissibles (IST) et le VIH/SIDA, à Niamey.

"Mais aujourd'hui, il y a un autre danger plus grave qui est la propagation du VIH/SIDA, avec l'utilisation d'instruments non stérilisés par les exciseuses", ajoute Bagassi. Selon une étude sur la fistule obstétricale effectuée en 2003 par le Programme des Nations Unies pour le développement, "Les mutilations génitales féminines mettent la santé des femmes en danger. Parmi les femmes atteintes d'une fistule qui ont subi une intervention au Niger en 2002, 22 pour cent avaient subi une forme quelconque de MGF". "Ma fille paie aujourd'hui la rançon de l'excision. Elle souffre d'une fistule qui a été opérée plusieurs fois sans succès. Et d'après le médecin, c'est l'excision qu'elle a subie dans son enfance qui a aggravé son cas", confie à IPS, une vieille dame rencontrée au Centre d'accueil pour les femmes fistuleuses, à Niamey.

Devant l'ampleur des dégâts engendrés par les MGF, les autorités nigériennes ont décidé prendre, en 2003, des textes qui répriment la pratique dans le pays. Interrogée par IPS sur la question, la ministre de la Promotion de la Femme et de la Protection de l'Enfant, Ousmane Zeïnabou Moulay déclare : "Le combat contre les mutilations génitales féminines fait partie de la politique nationale en matière de santé de la reproduction".

Cette politique, selon elle, "a jusqu'ici consisté en la construction de centres de santé et la sensibilisation des populations sur les comportements néfastes à la santé de la reproduction. Pour renforcer ces actions, le gouvernement a initié aujourd'hui des dispositions qui répriment sévèrement l'excision".

La loi du 13 juin 2003 dispose que "quiconque aura commis ou tenté de commettre une mutilation génitale féminine, sera puni d'un emprisonnement de six mois à trois ans et d'une amende de 20.000 à 200.000 FCFA (de 40 à 400 dollars)".

Selon la loi, si la MGF provoque la mort, même sans intention de la donner, le coupable sera puni d'un emprisonnement de 10 à 20 ans, et son complice écopera de la même peine. Mais ces sanctions n'ont pas commencé à être exécutées. Pour la présidente de Coniprat, "la loi n'est pas appliquée parce que pour l'appliquer, il faut d'abord constater le fait, que les gens dénoncent et qu'on prenne l'exciseuse sur le fait. Elle (la loi) va frapper, en fait, les exciseuses récalcitrantes ou qui récidivent". Un sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine (UA), tenue dans la capitale mozambicaine, Maputo, en juillet 2003, a adopté le protocole de la "Charte africaine sur les droits des femmes en Afrique", dont l'article 5 interdit et condamne les MGF. Pour entrer en vigueur, le protocole doit être ratifié par au moins 15 pays de l'UA forte de 53 membres. Selon le 'Newsletter' de l'ONG WILDAF-West Africa, dix pays l'auraient ratifié jusqu'au 4 février 2005 : Comores, Libye, Rwanda, Mali, Nigeria, Sénégal, Djibouti, Lesotho, Namibie et Afrique du Sud.