DROITS-SENEGAL: Les pesanteurs socioculturelles bousculent la plate-formede Beijing

DAKAR, 3 mars (IPS) – Au Sénégal, la mise en œuvre de la plate-forme de Beijing, dix après son adoption à la Conférence internationale des femmes tenue en Chine, en 1995, butte encore sur des contraintes discriminatoires à l'égard des femmes.

Les plus criantes de ces discriminations restent liées notamment à la situation vécue pour l'accès à la terre, aux soins de santé, et à la promotion des droits.

Le gouvernement sénégalais a choisi de faire la synthèse des 12 domaines prioritaires retenus par le plan d'action de Beijing et d'en sélectionner cinq secteurs jugés "importants" afin de leur trouver des solutions "concrètes".

Ces secteurs sociaux, intégrés dans le Plan national d'action de la femme (PANAF), portent essentiellement sur la promotion économique et la lutte contre la pauvreté, l'éducation, la santé, plus particulièrement la santé de la reproduction, la promotion des droits, ainsi que les mécanismes institutionnels et de financement pour les femmes.

La mise en œuvre des cinq objectifs stratégiques identifiés dans le plan d'action de Beijing a fait l'objet d'une évaluation à mi-parcours en 2000 et l'évaluation finale, en cours, s'achèvera en 2005, selon les autorités sénégalaises.

Ces cinq domaines ont fait l'objet de nombreuses évaluations aussi bien dans les onze régions du pays qu'au niveau national. La dernière évaluation en date s'est déroulée en janvier, sous la présidence du Premier ministre sénégalais, Macky Sall. Sall a profité de cette occasion pour annoncer que les femmes fonctionnaires pourront, dès 2006, prendre en charge leur mari et enfants, notamment pour les soins médicaux. Cette requête qui a toujours été revendiquée par les femmes de l'administration publique, connaîtra ainsi un début de solution avec la décision prise, en octobre 2004, par le gouvernement, d'éliminer toutes les discriminations sur les impôts. A cet égard, le Réseau Siggil Jigeen, un groupe d'organisations non gouvernementales (ONG) qui cherchent à promouvoir les droits des femmes sénégalaises, a mis sur pied, le 16 février, une nouvelle "Coalition pour la modification du Code de la famille".

Cette coalition qui regroupe plus d'une douzaine d'ONG ainsi que plusieurs syndicats et institutions, vise à établir un cadre d'échanges et de concertation sur le Code de la famille du Sénégal. Elle a principalement pour objectif de faire apporter un amendement aux articles 152 et 277 du Code de la famille, qui confèrent à l'époux seul le titre de chef de famille.

Le gouvernement sénégalais a adopté d'importants instruments destinés à promouvoir la condition de la femme dont la promulgation d'une loi, en janvier 1999, contre toutes les formes de discrimination et de violence à l'égard des femmes, notamment les mutilations génitales féminines.

La nouvelle constitution du Sénégal, adoptée en janvier 2001, conforte le statut de la femme, condamnant le mariage forcé qu'elle assimile à une atteinte à la liberté individuelle des femmes. Cependant, l'application effective de ces lois tarde encore à se réaliser, principalement à cause des contraintes socioculturelles et de la résistance au changement, fondées sur les croyances traditionnelles, notamment dans les zones rurales.

Le Sénégal compte environ 10 millions d'habitants dont près de 95 pour cent sont des musulmans. Les femmes représentent 52 pour cent de la population, selon des statistiques officielles, et leur statut social demeure étroitement lié à leur rôle de mère.

Alors qu'elles réalisent près de 70 pour cent des activités agricoles, les femmes sénégalaises ne peuvent pas être reconnues comme propriétaires de terres, ni bénéficier de semences, encore moins de facteurs de production, déplore Ndeye Soukeye Gueye, directrice de la famille au ministère de la Famille et de la Solidarité nationale.

Conséquence : Les femmes se retrouvent régulièrement avec des charges de plus en plus lourdes à supporter. Elles sont alors réduites à déployer beaucoup d'initiatives pour gagner de l'argent et assurer la survie de leur famille.

Selon le Rapport sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) de 2001, environ 53,9 pour cent des ménages au Sénégal vivaient en dessous du seuil de pauvreté et plus de 58 pour cent de la pauvreté rurale concernait les femmes.

Et selon le Rapport 2004 du PNUD, 33,4 pour cent des Sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour.

Les ONG estiment que la pauvreté s'aggrave au Sénégal et qu'elle touche de plus en plus les femmes aussi bien dans les villes que dans les zones rurales. Malgré la baisse de leur revenu, les femmes continuent toujours de supporter les effets de la pauvreté, à cause notamment des politiques néo-libérales, de la fermeture des usines dans l'industrie alimentaire et de la hausse du coût de la vie en général.

Dans le domaine de la santé également, les pesanteurs socioculturelles influent pour beaucoup sur la mise en œuvre de la plate-forme de Beijing, selon Gueye qui explique à IPS que les causes des taux élevés de mortalité ne sont pas seulement liées aux dysfonctionnements constatés dans les structures de santé, mais également et surtout à des facteurs sociaux.

Selon le rapport sur le développement humain 2002 du PNUD, 950 femmes – sur 100.000 naissances vivantes – meurent en couches en zone rurale contre 450 en zone urbaine, au Sénégal. Le taux national était de 510 décès pour 100.000 naissances vivantes en 1993. En Afrique de l'ouest, la moyenne de la mortalité maternelle est de 1.000 décès pour 100.000 naissances vivantes. "Généralement, la décision d'évacuer ou non à l'hôpital une femme en état de grossesse revient au mari et non à l'épouse", souligne Gueye, regrettant, par ailleurs, la féminisation du SIDA au Sénégal.

Gueye a néanmoins indiqué que des "avancées" ont été obtenues par rapport à l'accès aux services et soins de santé. Une nette amélioration s'est fait également sentir dans la réalisation des infrastructures de santé, conformément aux recommandations de Beijing, affirme-t-elle.

"Le Sénégal fera une participation de qualité lors de la 49ème session des Nations Unies sur la femme, qui se penchera sur l'évaluation de la plate-forme de Beijing, dix ans après. Car son gouvernement a réalisé beaucoup de progrès dans la satisfaction des besoins prioritaires et cruciaux de la femme sénégalaise et ceci dans les divers domaines retenus", déclare Gueye.

Par exemple, explique Gueye, des résultats ont été obtenus dans le domaine de l'allègement des travaux domestiques des femmes où un montant d'environ 3,2 millions de dollars a été débloqué pour l'achat des équipements en conséquence. Des garderies communautaires ont été également construites dans huit régions du pays.

Ces projets ont été financés par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, et le Fonds nordique de développement.

Réunies au sein d'un Comité consultatif de la femme, créé par le gouvernement, les ONG sénégalaises se sont attelées à évaluer le plan d'action de Beijing dans sa globalité, dix ans après.

Ainsi, "les 12 domaines prioritaires de la plate-forme ont été évalués de façon à faire ressortir les progrès accomplis, les résultats obtenus et les problèmes rencontrés", indique à IPS, Pierre Racky Chaupin, directrice exécutive du Réseau Siggil Jiggen.

"Le comité est mobilisé depuis trois mois et a tenu des réunions bilans dans les onze régions du pays en vue de préparer la session de New York", ajoute Chaupin, soulignant que les ONG ont bénéficié de l'appui des partenaires au développement pour mener à bien leur mission.

L'évaluation du plan d'action de Beijing, par les ONG, a montré que la situation de la femme sénégalaise n'a pas beaucoup évolué depuis 1995, à cause notamment des pesanteurs socioculturelles, mais également des inadéquations entre les lois votées en sa faveur et leur application, déplore Seynabou Fall, membre du Conseil des ONG d'appui au développement.