JOHANNESBURG, 14 fév (IPS) – Chaque année, des milliers d'Africains fuyant la guerre et les difficultés économiques font un voyage périlleux vers la pointe du continent avec l'espoir d'avoir une vie meilleure dans la puissance régionale, l'Afrique du Sud.
Avec l'espoir d'un avenir meilleur, nombreux d'entre eux emmènent avec eux le virus du SIDA.
Mais au moment où l'Afrique du Sud est aux prises avec le défi consistant à fournir des médicaments anti-rétroviraux (ARV) à ceux de ces citoyens qui sont séropositifs, très peu de choses sont dites sur la meilleure façon de traiter le SIDA dans la population substantielle de réfugiés et d'immigrés illégaux. En conséquence, les quelques-uns qui remplissent les conditions pour recevoir les ARV, manquent souvent l'opportunité de prendre ces médicaments prolongeant la vie – tandis que ceux qui ne les remplissent pas sont confrontés aux souffrances de la vie d'immigré, aggravée par le VIH.
"Les réfugiés sont regardés avec suspicion en Afrique du Sud et sont par conséquent victimes de discrimination, et à peine intégrés dans la société, sans parler des initiatives du VIH et du SIDA", déclare Melita Sunjie, un chercheur au bureau du Haut commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR) de Pretoria.
Ces propos ont été repris en écho par Nathan Geffen, un porte-parole de Treatment Action Campaign (Campagne d'action pour le traitement – TAC) – un important groupe anti-SIDA en Afrique du Sud : "Il existe toujours des niveaux élevés de xénophobie en Afrique du Sud, et parce que les immigrés illégaux n'ont pas de pouvoir, leurs intérêts ne sont pas représentés".
Selon le département des Affaires intérieures, environ 100.000 personnes ont le statut de réfugiés en Afrique du sud. Les immigrés illégaux sont sans papiers, même si Zonke Majodima, en charge du volet des non-nationaux à la Commission des droits de l'Homme, affirme qu'ils pourraient atteindre des "millions". La commission a été créée par le gouvernement pour enraciner la démocratie en Afrique du sud après l'émergence du pays de la période d'apartheid.
La plupart des réfugiés sont originaires de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Rwanda, de l'Angola, de la Somalie et – de plus en plus – du Zimbabwe, où des troubles politiques et économiques ont poussé plusieurs à traverser la frontière pour se rendre en Afrique du Sud.
Les taux de prévalence de VIH dans ces pays varient entre 5,1 pour cent au Rwanda et 24,6 pour cent au Zimbabwe. Le taux d'infection de l'Afrique du Sud est estimé à 28 pour cent.
Une fois le statut d'asile obtenu, les réfugiés en Afrique du Sud ont le droit de demander un traitement auprès du système national de soins de santé en cas de maladie (les migrants illégaux ne jouissent pas de tels droits). Ceux à qui on accorde l'asile se voient également délivrer des cartes d'identification à montrer dans des hôpitaux où ils vont se faire soigner. Néanmoins, en pratique, avoir une carte peut ne pas signifier grand-chose.
"Lorsqu'un réfugié vient à l'hôpital, il doit présenter ses papiers pour prouver son statut de réfugié, mais le personnel présent sur le lieu de l'enregistrement ne reconnaît pas la légitimité de leurs cartes d'identification parce qu'ils n'ont pas été correctement instruits", indique Dr Bernard Uzabakirilo, qui exerce à l'hôpital Ekhuruleni, non loin de la capitale sud-africaine – Pretoria.
En conséquence, ajoute-t-il, le malade est enregistré comme un immigré illégal qui doit payer des frais de consultation à l'avance, avant de recevoir le traitement. Les frais à payer varient entre 290 et 2.450 dollars, selon la gravité de l'affection du patient.
"Ils n'ont évidemment pas les moyens de payer cela, on ne leur constitue alors pas un dossier et on leur refuse l'accès à un médecin. Sans la consultation d'un médecin, un patient séropositif ne peut pas recevoir un traitement dans une clinique", déclare Uzabakirilo, qui fait également pression pour le 'Coordinating Body of Refugee Organisations' (Organe de coordination des organisations de réfugiés), un regroupement chapeautant plusieurs autres, basé à Johannesburg.
Suite à une décision prise par la Cour constitutionnelle en 2002 ordonnant au gouvernement de fournir des ARV aux Sud-Africains, les autorités sanitaires ont lancé un programme pour distribuer gratuitement les médicaments. Toutefois, des réfugiés qui se voient exclus des dispensaires à cause de la confusion sur les cartes d'identité, sont contraints d'acheter les médicaments auprès des privés, à un coût d'environ 50 dollars le mois. Une fois encore, c'est un montant que très peu de gens ont les moyens de payer.
Les barrières de langue font parfois que le traitement est retardé – s'il n'est pas refusé.
"Lorsque des réfugiés téléphonent ou viennent à l'hôpital et qu'ils ne peuvent pas parler anglais, on les fait asseoir pour attendre un interprète. J'ai vu des patients qu'on a fait attendre pendant huit heures", affirme Uzabakirilo.
Des efforts répétés de IPS pour recueillir les commentaires du département de la Santé sur les difficultés vécues par des réfugiés dans des hôpitaux publics ont été infructueux.
Ce qui aggrave davantage les choses, c'est le fait que le système de l'Etat pour le traitement des demandes d'asile est terriblement peu performant.
Le manque de personnel et l'incompétence au ministère des Affaires intérieures ont entraîné un retard dans le traitement de plus de 50.000 demandes pour le statut de réfugiés.
"A cause de ce retard, ce processus (de demande) prend jusqu'à cinq ans", indique Carnita Ernest, un chercheur au 'Centre for the Study of Violence and Reconciliation' (Centre d'étude sur la violence et la réconciliation) basé à Johannesburg, qui étudie l'accès des réfugiés aux soins de santé.
Même si le directeur-général du département des Affaires intérieures, Barry Gilder, dit que des mesures sont en train d'être prises pour sortir de cet encombrement administratif, il admet également que le dénouement de l'état actuel des choses prendra des mois.
Une étude de 2003 menée par l'Agence communautaire pour l'enquête sociale (CASE), la plus récente analyse sur les réfugiés et des demandeurs d'asile en Afrique du Sud, a noté que sur les 1.500 immigrés interrogés, 11 pour cent seulement s'étaient vu délivrer des cartes d'identification par le département des Affaires intérieures. Les 89 pour cent restants attendaient depuis plus de trois ans le statut d'asile.
Selon l'Etude nationale de base sur les réfugiés (National Refugee Baseline Survey) de la CASE, près de 20 pour cent de ceux qui avaient essayé d'avoir accès aux soins de santé d'urgence se sont vu refuser l'aide, principalement de la part du personnel administratif de l'hôpital. La CASE est une organisation non-gouvernementale basée à Johannesburg.
Puisque la Loi sur les réfugiés de 1998 impose des restrictions aux demandeurs d'asile en interdisant leur emploi pendant la période où leurs demandes sont en cours de traitement, les immigrés séropositifs se retrouvent dans l'incertitude : incapables de profiter des centres de santé de l'Etat – ou de travailler pour gagner de l'argent qui peut couvrir les coûts des soins de santé dans le privé.
Avec le fort taux de chômage qui fait beaucoup de victimes en Afrique du Sud, l'ouverture du marché de l'emploi aux non-nationaux est à juste titre une question délicate. Toutefois, ne pas le faire rendrait les réfugiés et immigrés illégaux beaucoup plus vulnérables au SIDA.
Uzabakirilo dit que son expérience a montré que la prévalence du VIH parmi les réfugiés et les immigrés illégaux dans le pays "est plus élevée que la prévalence locale parce que les jeunes femmes réfugiées ne peuvent pas travailler et sont presque contraintes de se prostituer. Le taux de viol est également très élevé parmi les réfugiés".
Sunjie ajoute : "Même si des données sur la prévalence du VIH parmi les réfugiés en Afrique du Sud sont rares, les réfugiés et les immigrés illégaux sont de plus en plus exposés au risque de contracter le virus durant et après le déplacement".
Contrairement à d'autres pays africains, l'Afrique du Sud ne dispose d'aucun camp de réfugiés pour abriter les non-nationaux. Les demandeurs d'asile et les réfugiés vivent en zones urbaines, et survivent en grande partie sans assistance.
Peut-être que des efforts pour améliorer l'accès aux services de santé pour des réfugiés et des migrants illégaux ne pourront gagner en vitesse qu'au moment où un nombre suffisamment grand de Sud-Africains séropositifs recevront des ARV.
Alors que le gouvernement envisage de mettre sous traitement 53.000 personnes d'ici à la fin de l'année, il n'avait atteint que 19.000 personnes à la fin de 2004 – ceci à la grande inquiétude des groupes comme la TAC, qui a traduit le gouvernement en justice il y a trois ans en vue de l'obliger à distribuer des ARV.
Près de 5,6 millions de Sud-Africains sont infectés par le VIH. La TAC estime que 300.000 personnes ont besoin d'ARV pour les maintenir en vie.

