JOHANNESBURG, 1 fév (IPS) – Les derniers jours ont vu le président sud-africain, Thabo Mbeki, faire progresser son initiative destinée à ramener la paix en Côte d'Ivoire, en reportant même son départ pour le Forum économique mondial.
Au moment où commence ne nouvelle semaine, il est toutefois clair que l'avenir de cet Etat ouest-africain est toujours en jeu.
Le forum, qui se tient tous les ans dans la ville de Davos, en Suisse, voit la participation des leaders politiques et des chefs d'entreprises.
"C'est triste de voir la Côte d'Ivoire se désintégrer…Les efforts de M.
Mbeki constituent la dernière tentative pour sauver le pays. Si elle échoue, alors nous allons demander l'intervention des Nations Unies", a déclaré Lambert Kouassi Konan, membre du bureau du PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire), en réponse à une question posée par IPS au cours d'une conférence de presse à Johannesburg, le mercredi 26 janvier.
Konan, un ancien ministre de l'Agriculture dans le gouvernement du père fondateur de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, et son camarade de l'opposition Alassane Ouattara, leader du RDR (Rassemblement des républicains), étaient en Afrique du Sud la semaine dernière pour des discussions avec Mbeki. Le président a également rencontré Guillaume Soro, chef des Forces nouvelles, l'ex-rébellion.
Mbeki intervient dans le conflit ivoirien à la demande de l'Union africaine (UA) – ceci après l'échec d'un accord de paix de janvier 2003 signé sous la médiation de la France.
Depuis plus de deux ans, la Côte d'Ivoire est effectivement divisée en deux, avec des rebelles contrôlant le nord musulman et le gouvernement, le sud. Une mutinerie de membres mécontents de l'armée ivoirienne, le 19 septembre 2002, a déclenché un conflit plus large sur des griefs de longue date – notamment des revendications des musulmans du nord selon lesquelles ils sont victimes de discrimination de la part du gouvernement.
Les soldats insurgés, la plupart d'entre eux originaires du nord, devraient former plus tard l'ossature de l'armée rebelle qui contrôle actuellement la moitié de l'ancienne colonie française.
Des atrocités généralisées, au nombre desquelles la torture et le viol, auraient été commises par les deux parties au conflit depuis la fin de 2002.
Au cours des années précédentes, la Côte d'Ivoire était considérée comme une oasis de paix dans une région déchirée par la guerre, bien que certains analystes estiment que c'était seulement le règne de main de fer d'Houphouët-Boigny – décédé en 1993 – qui a contenu les tensions ethniques et religieuses.
On espère que Mbeki pourra amener les Forces nouvelles et le président Laurent Gbagbo à la table de négociations avant les élections générales, prévues pour octobre.
Ouattara, un ancien Premier ministre ivoirien, actuellement exilé en France, a dit aux journalistes, le mercredi 26 janvier, que la gestion des élections ne pouvait pas être laissée au soin de Gbagbo.
"Nous croyons que les élections doivent être organisées par une commission indépendante. Nous voulons la garantie d'élections libres et équitables", a-il déclaré.
Une autre pierre d'achoppement a rapport à l'insistance de Gbagbo à vouloir organiser un référendum sur la modification de l'article 35 de la constitution ivoirienne.
Cette disposition controversée a été modifiée par l'ancien président Henri Konan Bédié en 2000 pour dire que les candidats à la présidentielle devaient être ivoiriens de père et de mère eux-mêmes ivoiriens.
L'amendement a été largement perçu comme une tentative pour empêcher Ouattara, un musulman du nord, diversement accusé d'avoir soit une mère soit un père burkinabé, de prendre part à l'élection présidentielle de 2000.
Le traficotage constitutionnel de Bédié faisait partie d'une plus vaste campagne pour le concept de "l'Ivoirité", qui cherchait à marginaliser les émigrés qui constitueraient environ un tiers de la population du pays.
Originaires pour la plupart du Burkina Faso et du Mali, les immigrés sont venus en Côte d'Ivoire à un moment où les exportations de cacao, de café et d'huile de palme étaient florissantes – plusieurs acceptant des emplois qui étaient délaissés par des Ivoiriens. Toutefois, la chute des prix du cacao, dans les années 1990, a ouvert la voie aux sentiments anti-émigrés.
Comme l'a décrit un politicien ivoirien à IPS, la semaine dernière, certains de ceux qui ont rejoint le mouvement rebelle ont ressenti l'arête tranchante de l'ivoirité.
"La plupart de ces soldats ont servi dans l'armée ivoirienne sans la carte d'identité nationale nécessaire", a-t-il dit. "Subitement, on leur a dit qu'ils n'étaient pas des citoyens ivoiriens".
Le général Robert Guei, qui a renversé Konan Bédié dans un coup d'Etat en décembre 1999, a rendu beaucoup plus restrictives les conditions requises pour les candidats à la course présidentielle en stipulant qu'ils ne devraient pas s'être prévalus de la nationalité d'un autre pays.
A la fureur des rebelles et de l'opposition, une déclaration de l'UA, publiée le 10 janvier au sommet de Libreville, au Gabon, a avalisé la décision de Gbagbo d'organiser le référendum, en la reconnaissant comme "l'une des options". Le nouvel amendement, qui sera soumis au vote, permettrait aux personnes ayant un seul parent ivoirien de se présenter à la présidentielle – un changement politique que les rebelles et l'opposition estiment insuffisant.
"Nous croyons que le référendum est un exercice inutile. Pourquoi devrions-nous perdre du temps dans un référendum? Nous pouvons aller directement aux élections", a déclaré Ouattara. "L'UA doit savoir que le référendum n'est pas possible".
"Nous sommes dans une situation anormale, et la constitution ivoirienne ne prévoit pas un référendum dans une telle situation (un pays divisé)", a-t-il souligné.
Les rebelles ont exigé que la constitution soit modifiée par le parlement pour permettre à Ouattara de se présenter à l'élection d'octobre 2005 avant de désarmer, malgré l'exigence de Gbagbo qu'ils déposent les armes d'abord.
Des frappes aériennes contre des positions rebelles en novembre 2004 ayant conduit à la mort de neuf Français, soldats de la paix, ont accru les animosités en Côte d'Ivoire, poussant également à une attaque en représailles de la France qui a détruit la plupart des aéronefs la petite force aérienne ivoirienne. Des troupes françaises et onusiennes patrouillent actuellement dans une zone tampon entre le nord et le sud.
Les actions de Paris, à leur tour, ont déclenché des protestations à l'encontre des ressortissants français vivant en Côte d'Ivoire (la France a de gros intérêts dans l'économie ivoirienne). Quelque 17.000 ressortissants français travaillaient en Côte d'Ivoire avant l'incident de novembre 2004, des milliers ont fui le pays.
Des informations indiquaient la semaine dernière que Guillaume Soro et Simone Gbagbo – épouse du chef de l'Etat- seraient parmi 95 personnes qui, selon les Nations Unies, ont été impliquées dans de sérieuses violations des droits de l'Homme au cours des deux dernières années.
Ceci peut compliquer l'intervention de Mbeki – et l'initiative qu'il conduit actuellement pour améliorer les conditions partout en Afrique : le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD).
Le NEPAD cherche à attirer l'investissement en Afrique en échange d'une bonne gouvernance. La question que le président sud-africain pourrait bien être en train de se poser est comment faire pour que cette vision prenne racine en Côte d'Ivoire lorsque ceux, qui pourraient occuper des postes clés dans une administration future, semblent souillés par des événements de leur passé.

