ENVIRONNEMENT-SENEGAL: Leur milieu naturel régénéré, les villageoisreviennent chez eux

DAKAR, 31 jan (IPS) – De loin, le village Rao Peulh ressemble a une île verte au milieu d'un grand océan de désert. Sous un soleil torride, les vieux et les enfants s'abritent et se rafraîchissent sous les nombreux arbres qui entourent leur village.

Ils regardent, l'air joyeux, des jeunes hommes et des femmes travailler la terre. Un spectacle qu'ils n'avaient plus vu pendant de longues années. En effet, grâce aux efforts de l'Organisation communautaire de base (OCB) de Rao Peulh qui lutte de toutes ses forces pour la préservation de l'environnement, les villageois reviennent au village, après une absence de 15 années environ, pour développer la culture maraîchère. La sécheresse et la déforestation, ont causé beaucoup de problèmes au village, mais il n'existe pas encore un programme gouvernemental efficace pour une lutte réelle contre la dégradation de l'environnement.

"Ce sont surtout les problèmes de désertification, de biodiversité et du système de production, les perturbations géo-climatiques, l'érosion éolienne, l'évolution régressive du couvert végétal et des besoins accrus de comestiblesà qui nous ont poussés à mettre en place cette association", déclare à IPS, Ibrahima Ndiaye, secrétaire général de l'OCB.

Ndiaye ajoute que le "surpâturage et la recrudescence des feux de brousse" faisaient partie également des préoccupations ayant été à l'origine de la création, en 2000, de l'OCB qui regroupe 33 villages divisés en cinq zones qui forment le bureau de l'association.

Selon Ousmane Fall, commissaire aux comptes de l'OCB et chef du village Rao Peulh, situé à environ 17 kilomètres de la ville de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, beaucoup de familles avaient quitté le village, devenu alors inhabitable à cause de l'ensablement des maisons. "Ce phénomène constituait un des grands problèmes et nous recourions souvent aux pèles pour dégager les portes de nos maisons". Rao Peuhl se trouve en pleine brousse, dans une zone vraiment désertique, et est exposé au vent de sable. La déforestation, par l'homme ou les animaux, y a été pratiquée d'une manière très intensive pendant environ une vingtaine d'années. Quand ils quittent les villages, les habitants se dirigent généralement vers les grandes villes du pays, notamment à Dakar, la capitale sénégalaise.

En effet, les vents de sable ont poussé Rao Peulh à mettre en place, grâce à l'appui de l'organisation non gouvernementale (ONG) Plan Sénégal, la première pépinière de la zone. L'OCB a pu installer actuellement neuf pépinières villageoises qui produisent essentiellement des semences destinées au reboisement de la région. Mais il existe également quelques pépinières de plants d'arbres fruitiers.

Les plants sont vendus aux villageois de Rao Peulh et des autres villages environnants à environ quatre cents US, et le revenu est réparti entre les pépiniéristes, l'OCB et l'appui aux activités des villageois. La distribution des plants se fait à l'approche de chaque saison pluvieuse, entre juillet et octobre.

Chaque pépinière dispose de deux puits et les villageois ont pu acquérir un bon matériel de jardinage pour les arbres fruitiers. Les membres de l'association ont bénéficié d'une formation en 2000 de la part de l'ONG Plan Sénégal en matière de renforcement des capacités de techniques de compostage, de culture de pépinière, d'animation, de sensibilisation, de bonne gouvernance et de bonne gestion des ressources naturelles. Les villageois sont en train de mettre également l'accent sur la culture des arbres fruitiers, environ 40.000 pieds – de manguiers, goyaviers, citronniers, anacardiers et cerisiers – ainsi que le reboisement massif d'un espace de 10 hectares.

Plan Sénégal a également supporté les coûts de réalisations des puits car les forages coûtent excessivement cher dans certaines zones, entre 12.000 dollars et 50.000 dollars, selon leur importance et leur profondeur.

Pour lutter contre l'exploitation abusive du charbon, du bois et la déforestation, les habitants du village ont appris à fabriquer et utiliser rationnellement des foyers améliorés. Il s'agit de petits fourneaux qui consomment moins de combustibles et polluent moins l'environnement. Il y en a même qui fonctionnent avec de l'énergie solaire.

"Avant, les enfants n'allaient pas à l'école car ils passaient leur temps à travailler dans les champs et à chercher du bois. Grâce à ce programme (Pépinières, formation en renforcement de capacités, foyers améliorés), on ne souffre plus de ce genre de problèmes puisque chaque village dispose actuellement de son bois", affirme à IPS, Mademba Gueye, président de l'OCB, expliquant que cela a favorisé aussi la régénération naturelle de certains arbres qui ont permis la fixation du sol.

Financé par Plan Sénégal, ce programme aide les villageois à restaurer leur environnement trop dégradé, et à entreprendre des activités génératrices de revenus. Il a démarré en 2000 et continue jusqu'à présent.

L'association se réjouit du fait que les femmes occupent le tiers des postes au sein de son bureau. "Nous sommes bien écoutées et notre avis est bien pris en considération par les hommes", confirme à IPS, Awa Fall, pépiniériste et l'une des responsables de l'OCB. Il n'existe pas un quota officiel de postes réservés aux sénégalaises, mais Plan Sénégal a une approche qui fait en sorte que les femmes prennent aux différentes activités menées par les hommes et aient la possibilité de participer aux prises de décisions.

Mais, selon sa collègue Bintou Sy, la commercialisation des produits de la pépinière et le transport des plants jusqu'aux villages posent souvent un problème majeur. "Ne disposant que d'une seule charrette et d'un unique cheval, nous nous trouvons dans l'impossibilité de distribuer les plants au niveau des 33 villages", soutient Mademba Gueye.

Sy se plaint également de l'absence d'une salle qui permettrait d'abriter des formations destinées à l'alphabétisation des femmes en langues locales.

Le taux d'analphabétisme au Sénégal est de 61,7 pour cent chez les personnes âgées de 15 ans et plus, selon le Rapport mondial sur le développement humain 2003 publié par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

"Nous n'avons pas non plus de centre pour prendre en charge certaines maladies primaires alors que nous avons été formées pour les traiter", regrette Sy. Les villageois sont contraints de se rendre en chef-lieu d'arrondissement, à trois kilomètres du village, pour se soigner".

Selon le Rapport sur le développement humain 2004 du PNUD, 33,4 pour cent des Sénégalais vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins d'un dollar par jour.

Saliou Gueye, responsable de la garde de l'environnement et du respect de la nature, explique que la taille des projets dans lesquels les villageois se sont investis actuellement, les poussent à exprimer des besoins croissants et coûteux en matière de semences, de matériel de jardinage, de graines et surtout d'eau. "Les pépinières ne cessent de s'agrandir et les deux puits se révèlent désormais insuffisants; il va falloir creuser forcément de nouveaux puits", dit-il à IPS. Toutefois, ces obstacles n'entament point la volonté des membres de l'association de développer la culture de l'eucalyptus dont ils revendent le bois à des ateliers de menuiserie, des hôtels et à d'autres clients intéressés par le bois de cet arbre.

"Nous réalisons de bonnes affaires car depuis que nous avons mis sur pied le projet eucalyptus, il y a environ six ans, nous avons pu épargner la somme de six millions de francs CFA (environ 12.000 dollars) en caisse", révèle Saliou Gueye. "Cela servira à l'appui social des villageois", qui consiste à les aider à mener des activités rurales génératrices de revenus. Par ailleurs, Fall estime qu'aujourd'hui, la régénération de l'environnement a bel et bien réussi. La preuve est que les services des eaux et forêts viennent s'approvisionner en plants à partir de son village qui a été naguère déserté par plus de la moitié de ses habitants, souligne-t-elle.

"Le plus important pour l'avenir est que les gens, notamment les jeunes, sont en train de revenir en masse au village pour faire de la culture maraîchère. Cela constitue une très grande réussite pour l'OCB", déclare-t-elle avec enchantement. "Nous comptons mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour éviter dorénavant l'immigration des jeunes bras vers les grandes villes".

Beaucoup de villageois ont quitté le village et la majorité sont revenus maintenant, affirme Fall, indiquant qu'il n'existe pas de statistiques sur ces déplacements. L'immigration disloque les familles, la terre est abandonnée et, parfois, des villages entiers disparaissent. Et les jeunes, qui ne trouvent pas toujours d'emploi en ville, vivent dans des bidonvilles où ils sont exposés aux maladies sexuellement transmissibles dont le VIH/SIDA. Le taux du chômage se situe entre 30 et 40 pour cent au Sénégal, selon des statistiques officielles.