KINSHASA, 28 jan (IPS) – La gestion des médias en période de transition en République démocratique du Congo (RDC) est un problème clé auquel il a fallu trouver une réponse claire en Afrique du Sud, lors du dialogue inter-congolais entre les ex-forces belligérantes, en 2002.
Les discussions avaient alors abouti à la création de la Haute autorité des médias (HAM) pour, selon les participants au dialogue, encadrer les médias congolais, jusque là habitués à ne travailler que sous les régimes de parti unique, sous les présidents Mobutu Sese Seko et Laurent Désiré Kabila.
Instance officielle de régulation des médias congolais, la HAM a jusqu'ici réussi, un tant soit peu, à amener les médias congolais à travailler dans le strict respect des principes d'éthique et de déontologie de la profession. Pour assurer sa neutralité et faciliter l'accès de tous les partis politiques aux médias publics, la HAM est composée de huit membres sélectionnés dans les différentes composantes politiques, sous la direction d'un président issu de la société civile. C'est une institution publique créée par le dialogue inter-congolais à Sun City, en Afrique du Sud.
Mais un incident politique de taille vient de rappeler qu'en la matière, on est loin du compte et que beaucoup reste encore à faire, non seulement de la part des professionnels des médias, mais également du côté des acteurs politiques, principaux utilisateurs des organes de presse, notamment en cette période préélectorale.
Les élections générales, qui mettront fin à la transition en RDC sont prévues en juin prochain, même si certains, au sein de la classe politique congolaise, croient de plus en plus qu'il est plus réaliste de les reporter vers la fin de l'année pour organiser des scrutins corrects.
Lundi, 17 janvier, deux chaînes de télévision, 'Canal Congo TV' et 'Canal-Kin', ainsi qu'une station de radio, 'Radio Liberté Kinshasa', toutes privées, ont été interdites de diffusion, le signal de leurs émetteurs ayant été coupé par les autorités. Et les trois appartiennent toutes à Jean-Pierre Bemba, leader du MLC (Mouvement de libération du Congo). M. Jean-Pierre Bemba est l'un des quatre vice-présidents de la République qui secondent le président Joseph Kabila pendant la période de transition. De longues négociations ont mis un terme à cinq années d'une guerre civile qui a fait environ quatre millions de morts. L'accord de paix a institué un régime de transition qui gère la RDC jusqu'aux élections générales.. La transition est dirigée par un président de la République, Joseph Kabila, entouré de quatre vice-présidents issus des principales composantes politiques. Les chaînes ont été fermées "sur ordre du ministre de l'Information, M.
Mova Sakanyi", s'est plaint Stéphane Kitutu O'Leontwa, directeur général du groupe Canal Congo Télévision, Canal-Kin et Radio Liberté Kinshasa.
Sakanyi appartient au PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et le développement), proche du président Kabila. Sakanyi, qui se défend pourtant de n'être pas mêlé, ni de près ni de loin, à l'affaire aurait, au téléphone, aurait intimé à Kitutu l'ordre "d'arrêter immédiatement la diffusion de la conférence de presse de M..
Olengankoy sous peine de représailles", selon Kitutu qui cite Sakanyi, dans un communiqué remis à la presse. Il a ajouté que le ministre l'aurait même menacé de représailles en cas de refus d'obtempérer.
Joseph Olengankoy est l'ancien ministre des Transports qui a été limogé, à la fin de l'année dernière, avec cinq autres ministres, pour malversations financières et corruption.
Tous les six ministres ont été remplacés par le chef de l'Etat congolais, Joseph Kabila, au cours d'un remaniement au début du mois de janvier. Mais le leader du MLC avait contesté le limogeage de l'un de ses ministres.
Sous couvert d'une conférence de presse, l'ancien ministre Olengankoy s'en était vertement pris au président de la République, en des termes très injurieux. Olengankoy a traité Kabila de "plus grand corrompu et d'étranger au service du Rwanda". C'est lui, a-t-il dit, qui retarde le processus d'intégration de l'armée et entretient les milices Interahamwe qui ont perpétré le génocide au Rwanda. Le péché des trois organes de presse incriminés et suspendus est d'avoir diffusé et rediffusé intégralement cette conférence de presse de deux heures environ.
La première réaction de la HAM à la fermeture de ces médias a été de dire, par la voix de son vice-président, Esdras Bahekwa, qu'elle suivait l'affaire de près et qu'elle se prononcerait plus tard, après avoir utilisé tous les mécanismes légaux de régulation. En fait, Bahekwa n'a pas apprécié les méthodes expéditives du ministre de l'Information.
L'affaire a fait beaucoup de bruit à Kinshasa, la capitale congolaise. Pour le ministre de l'Information, il y a eu "manifestement une intention de nuire" de la part de ces chaînes privées dans un environnement politique caractérisé par la brouille entre le président Kabila et Jean-Pierre Bemba.
Bemba a menacé, au cours de ce mois, de quitter les institutions de la transition si certaines revendications de son parti ne trouvaient pas de réponses satisfaisantes, notamment le retour au gouvernement de l'ancien ministre des Travaux publics, José Endundo Bononge, membre du MLC, limogé également pour malversations financières. Bemba estime que Bononge bénéficie encore de la présomption d'innocence et que dans ce cas, il ne devrait pas être exclu du gouvernement.
La question soulevée par des analystes à Kinshasa est de savoir si le ministre de l'Information a le droit de prendre de manière discrétionnaire une mesure de fermeture contre un média privé alors qu'il existe, dans la profession, des mécanismes plus compétents pour juger de l'opportunité de sanctions éventuelles en cas de dérapage. "En tant qu'institution", a déclaré Sakanyi, le ministre de l'Information, "la personne du président de la République est sacrée. Il y a eu outrage à chef de l'Etat et cela suffit pour que la justice se saisisse de la question".
Cette opinion n'est pas partagée par Eley Lofele, avocat, qui estime que le ministre a une longueur de retard sur son époque : "Cela ne peut pas s'expliquer en période de démocratisation. Le ministre de l'Information sait qu'il n'a pas le droit de fermer un organe de presse privé, raison pour laquelle il n'a sorti aucun texte officiel pour appuyer la sanction".
Lofele était journaliste avant de devenir avocat et il défend souvent les journalistes dans des procès contre la presse.
Quant aux organisations professionnelles des médias, elles ont crié au scandale.
Pour l'Union nationale de la presse du Congo (UNPC), la mesure du ministre de l'Information fait reculer les médias congolais de plusieurs années.
Kabeya Pindi Pasi, le président de l'UNPC, a déclaré que les délits de presse sont du niveau des tribunaux des pairs. "Les textes de loi, qui nous régissent, disposent que les journalistes, quelles que soient les fautes qu'ils aient commises, soient d'abord jugés par la corporation. Ce n'est pas pour rien qu'il existe des organes de régulation et d'autorégulation des médias congolais", a ajouté Pasi. Les organes de régulation de la presse ont finalement bien fonctionné, avec des tractations entre le ministère de l'Information et la Haute autorité des médias, pour aboutir à la réouverture des deux télévisions et la radio, le 20 janvier, soit trois jours après leur fermeture.
L'audiovisuel est en pleine expansion, actuellement en RDC, notamment dans la perspective des futures élections.
La HAM a déjà recensé près de 160 stations de radio, publiques et privées et 60 chaînes de télévision, dont plus de la moitié fonctionne à Kinshasa.
La plupart sont des radios et télévisions communautaires ou confessionnelles.
"Beaucoup d'acteurs politiques se dotent de plus en plus de chaînes privées pour assurer leur propre propagande", a expliqué à IPS, Bahekwa de la HAM. "Et, malheureusement, les journalistes deviennent de moins en moins des professionnels. D'où les risques importants de dérapage comme celui qui a conduit à la fermeture momentanée des chaînes de télévision et de la station de radio appartenant au leader du MLC", a-t-il ajouté. Bahekwa estime qu'il y a eu une faute professionnelle de la part des journalistes des médias incriminés pour avoir notamment rediffusé intégralement la conférence de presse de Olengankoy, comme s'ils avaient reçu des injonctions dans ce sens, au moment où Bemba a des problèmes avec Kabila. Kitutu du groupe Canal Congo Télévision, Canal-Kin et Radio Liberté Kinshasa affirme, pour sa part, à IPS au téléphone, qu'il n'a fait que son devoir d'informer. "Je n'ai rien à me reprocher sur le plan professionnel". La multiplication de chaînes de radio et de télévision implique une forte demande de journalistes. Selon Kibambi Shintwa, directeur général de 'Tropicana TV', une chaîne commerciale privée, émettant à Kinshasa, l'irruption des acteurs politiques dans les chaînes privées fait qu'ils "recourent plus à des membres de leurs familles ou des militants de leurs partis politiques plutôt qu'à des journalistes confirmés. D'où la dégradation de la qualité professionnelle".
Les radios et télévisions privées ont une envergure assez limitée en RDC, leurs émissions ne couvrant pratiquement que la ville où elles se trouvent.
L'opposition politique non armée tout comme les anciens rebelles se plaignent de ne pas avoir suffisamment accès aux médias publics, ce qui est en partie fondé. D'où leur recours à des stations et chaînes privées pour se faire entendre.

