DROITS-CAMEROUN: Etre fille-mère, ce n'est pas la joie, mais un drame

YAOUNDE, 11 nov (IPS) – Flottant dans une robe ample, deux tailles au-dessus de la sienne, Colette Mahop, 17 ans, ne ressemble guère à une femme qui a enfanté. Seul le gosse que cette habitante de Melen, un quartier pauvre de Yaoundé, la capitale du Cameroun, porte dans les bras, trahit sa triste situation.

"Mon papa décédé et, pour moi, avec mon enfant nouvellement venu au monde, la vie était devenue très dure à la maison. Nous vivotons au jour le jour", déclare Mahop à IPS, le regard fuyant. Selon elle, son père est décédé en mars 2002 à l'âge de 62 ans, et son enfant est né le 28 août 2004. "Parfois nous mangeons, parfois pas. Sans situation fixe, le père de mon enfant ne nous était d'aucun secours. Les 10.000 francs CFA (environ 19 dollars) mensuels du loyer devenaient un engagement impossible à tenir pour ma pauvre mère qui avait la charge d'une douzaine de personnes", ajoute-t-elle.

Aujourd'hui, Mahop vend des oranges et des mandarines dans un panier, sur le trottoir dans son quartier.

Donner naissance à un enfant hors-mariage devient banal dans ce pays d'Afrique centrale confronté à une paupérisation accrue de sa jeunesse..

Paradoxalement, c'est aussi un des actes que la société pardonne le moins.

Le poids des coutumes et l'influence de la religion, dans certaines régions, font qu'une grossesse hors-mariage est considérée comme une sorte de déshonneur pour la jeune fille et pour sa famille.

Selon le Bureau central des recensements et des études de la population (BUCREP), la population du Cameroun, qui est d'environ 16,1 millions d'habitants, est à 60 pour cent jeune. Les femmes constituent 52 pour cent de la population totale, et le chômage touche près de sept pour cent de la population active. Et selon l'Indice de développement humain 2004 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) pour le Cameroun, plus de 50 pour cent des Camerounais vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour. Cet indice est publié par le PNUD à Yaoundé, et le chiffre est confirmé par la Direction nationale des statistiques du ministère des Finances et du Budget.

Dans un entretien téléphonique avec IPS, Jeanne Ombedé, encadreur au Centre 'SOS Village d'enfants', une association caritative basée à Mbalmayo, une ville située à 50 kilomètres au sud de Yaoundé, explique : "C'est la pauvreté qui pousse les jeunes filles à la débauche et, parfois, l'ignorance des moyens contraceptifs aidant, elles se retrouvent grosses".

"La plupart des filles-mères", ajoute-t-elle, "sont issues des foyers sans aucune présence masculine (sans autorité paternelle), où la maman gère seule la maison et où la prostitution est très développée…" "Lorsque la grossesse survient, la pression exercée sur la jeune fille ne lui offre aucune alternative que la grande prostitution ou le suicide", souligne à IPS, Agnès Evouna, membre de la Ligue pour l'éducation de la femme et de l'enfant (LEFE), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé.

Fatima Garba, 17 ans, élève en classe de Seconde 'C' au Lycée Général Leclerc de Yaoundé, confie à IPS : "Quand on a appris ma grossesse, ce fut la déception totale. Tous se sont jetés sur moi et ont commencé à m'abreuver d'insultes, particulièrement ma marâtre (une autre femme de son père) qui, pourtant, avait conçu deux enfants naturels avant d'épouser mon père".

"Depuis lors, l'atmosphère est devenue irrespirable pour moi à la maison", ajoute Garba.

En effet, chez certains parents camerounais, musulmans notamment, "la perte de la virginité est synonyme de perte d'identité chez la jeune fille", explique à IPS, Solange Ngwet, membre de l'Association de lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF), une ONG basée à Yaoundé..

"Et de ce fait, la fille-mère est considérée comme une 'traînée' à la réputation de 'fille-facile' que les détrousseurs de femmes se gargarisent d'avoir connue".

"Je suis bêtement tombée enceinte d'un homme qui me promettait le mariage.

Dès qu'il a su mon état, il s'est évanoui dans la nature, faisant de moi la risée du quartier. Ma grand-mère est venue me chasser de chez ma tante en priant Dieu de faire en sorte qu'elle ne puisse plus me revoir, même dans l'autre monde", a dit à IPS, Julienne Tchamba, une fille-mère âgée de 16 ans.

Dans la plupart des communautés du Cameroun, prendre une grossesse hors-mariage, donne souvent lieu à la marginalisation de la victime.

Rejetées et soumises à l'opprobre, les filles-mères finissent abandonnées à elles-mêmes, et se retrouvent à exercer de petits métiers, tels que 'baby-sitter', vendeuses ambulantes ou balayeuses de rues.

"On parle de femmes dans tous les discours. Mais il y a les filles-mères dont personne n'ose parler et qu'on rejette partout comme des pestiférées au sein d'une société camerounaise qui ne prévoit aucune structure d'encadrement pour ces êtres qui méritent pourtant un autre regard", a déclaré à IPS, Séverin Cecil Abéga, anthropologue, enseignant à l'Université de Yaoundé I.

"Elles sont, au mieux, recueillies généralement par un parent ou tout simplement par quelqu'un qui va les exploiter à d'autres fins, ou une personne d'autre sensible à leur détresse. Au pire, ce sera la rue avec sa cohorte de maux : vol, drogue, prostitution, maladies sexuellement transmissibles et VIH/SIDA…", ajoute Abéga.

Dr Cécile Bomba Nkolo, ministre des Affaires sociales, affirme à IPS : "Nous sommes conscients de la situation des filles-mères. L'une de nos priorités, à la tête de ce département ministériel, est le problème des filles-mères. Celles d'entre elles qui ont été rejetées font l'objet d'une attention particulière qui va du suivi médical jusqu'à leur réinsertion à l'école ou dans les 'home-ateliers' pour celles qui veulent apprendre un métier".

Selon le ministère, il est difficile de savoir le nombre de filles-mères prises en charge. Elles sont prises en charge par les démembrements du ministère à travers le pays pour celles qui en font la demande. Et il n'existe pas une ligne budgétaire spécifique pour les filles-mères, indique le ministère.