MONTREAL, 1 oct (IPS) – A moins que les dettes des nations africaines les plus pauvres ne soient complètement effacées, ces pays n'ont pas la moindre chance d'atteindre les objectifs de développement du monde à la date ciblée de 2015, affirme un rapport des Nations Unies rendu public jeudi.
Il a été publié une journée avant que les ministres des sept pays les plus industrialisés (le G7) ne se rencontrent à Washington, où ils participeront également, pendant le week-end, aux réunions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) au cours desquelles l'annulation de la dette, longtemps recommandée par des organisations non gouvernementales (ONG) internationales, devrait constituer un sujet principal.
La question a été agitée dimanche lorsqu'un responsable britannique a annoncé que son pays prendrait en charge 10 pour cent (équivalent à 180 millions de dollars par an) de la dette due à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement par les nations les plus pauvres de la planète.
D'autres nations du G7 seraient réticentes à payer les dettes de leurs propres trésoreries, et une proposition américaine serait d'amener le FMI à financer l'effacement de la dette en vendant une partie de ses énormes réserves d'or.
Dans son rapport, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) dit que le coût du service de leurs dettes signifie que les pays africains ne pourront pas atteindre la croissance de sept-huit pour cent à laquelle ils devraient parvenir pour réduire de moitié la pauvreté d'ici à 2015, l'une des cibles des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Presque tous les OMD, adoptés par la communauté internationale en 2000, fixent des objectifs d'amélioration des indicateurs fondamentaux de développement : pauvreté, mortalité infantile, éducation primaire, santé de la mère, égalité de genre, VIH/SIDA et autres maladies, ainsi que la viabilité de l'environnement, tout ceci d'ici à 2015. Le huitième impose aux pays riches du monde d'aider les nations en développement dans leurs efforts.
Selon la CNUCED, entre 1970 et 2002 l'Afrique a reçu quelque 540 milliards de dollars US en prêts. Mais malgré le remboursement de près de 550 milliards de dollars en capital et intérêts, elle avait toujours une dette de 295 milliards de dollars à la fin de 2002.
La situation était pire en Afrique subsaharienne, qui a reçu 294 milliards de dollars, a payé 268 milliards de dollars au service de sa dette — mais reste compromise avec une dette de quelque 210 milliards de dollars.
"Pour quiconque lit ceci … c'est simplement absurde. C'est ce que (l'économiste et le conseiller de l'ONU) Jeffrey Sachs — qui n'est pas radical — appelle la partie odieuse de la dette", a déclaré Carlos Fortin, secrétaire général par intérim de la CNUCED.
"Le poids de la dette de l'Afrique fait partie d'un cercle vicieux … qui doit être brisé avant que l'Afrique ne puisse penser sérieusement" à prendre sa place dans l'économie mondiale, a-t-il ajouté dans une entretien depuis New York.
Le rapport recommande un moratoire sur le paiement du service de la dette et la création d'un groupe d'experts indépendants pour évaluer la viabilité de la dette, basée sur des critères réalistes et détaillés, qui incluent la réalisation des OMD.
Il y a huit ans, la Banque mondiale et le FMI ont mis en place un plan destiné à réduire les dettes de 42 des nations les plus pauvres au monde à des niveaux supportables. Toutefois, "les pays africains pauvres très endettés sont encore loin d'atteindre les niveaux de dette supportables" conformément au plan des Pays pauvres très endettés (PPTE), affirme la CNUCED.
Il prédit que 23 nations qui sont parvenus à leurs "points de décision", l'étape à laquelle les créanciers acceptent d'étudier l'allègement de la dette, à la fin de 2003, ont seulement 40 pour cent de chance d'atteindre la viabilité de la dette d'ici à 2020.
L'argument de la CNUCED a été repris dans le 'Rapport économique sur l'Afrique, 2004', publié mercredi par la Commission économique de l'ONU pour l'Afrique (CEA).
Le document appelle les nations riches à honorer leurs promesses d'aide et à jouer franc jeu dans le domaine commercial pour que l'Afrique puisse bénéficier pleinement de la mondialisation.
"En 2002, les 22,2 milliards de dollars US que l'Afrique a reçus en aide étaient inférieurs au 26,6 milliards de dollars reçus en 1990. La plupart des avantages de l'aide sont perdus à travers le paiement du service de la dette", qui s'élevait à 22 milliards de dollars en 2002", indique le rapport.
Il approuve la Loi sur la croissance et l'opportunité en Afrique (AGOA) de Washington et 'l'Initiative tout sauf les armes' de l'Union européenne pour l'ouverture de certains secteurs des économies des pays aux produits africains, mais fait remarquer que ces gains sont réduits par les subventions agricoles des nations du Nord.
Par exemple, le producteur de coton du Mali a perdu quelque 43 millions de dollars en recettes en 2001 à cause des subventions aux producteurs de coton dans le monde développé. "C'est plus que ce que le Mali a reçu en aide cette année", souligne le rapport.
"Au niveau global, les priorités s'éloignent manifestement de l'Afrique et des régions en développement", déclare le secrétaire exécutif de la CEA, KY Amoako, dans un communiqué de presse. "Chaque année, 300 milliards de dollars supportent des agriculteurs dans des pays riches, tandis que moins d'un sixième de ce montant va vers les pays plus pauvres sous forme d'aide".
Le document ne s'est pas empêché de critiquer les nations africaines pour leur performance économique lamentable. "Elles doivent faire plus pour mettre fin aux conflits, produire une main-d'œuvre mieux formée et plus robuste, améliorer la gouvernance économique et politique et développer l'infrastructure de base. La paix reste une condition préalable nécessaire pour la croissance", souligne-t-il.
Les produits manufacturés doivent également commencer par remplacer les matières premières comme exportations, insiste la commission, choisissant Maurice, l'Afrique du Sud, la Namibie et la Tunisie comme des pays qui ont réussi à vendre plus de tels produits. Mais dans l'ensemble, la CEA adopte un ton positif. "Malgré les lentes avancées vers les Objectifs du millénaire pour le développement, le message global du rapport est optimiste. Ces dernières années, le continent a commencé par se relever des "décennies perdues' des années 1980 et 1990", indique une vue d'ensemble du rapport.
Beaucoup de bonnes nouvelles sont sorties en 2003, selon la commission.
L'Afrique a enregistré le deuxième taux de croissance le plus rapide parmi les régions en développement, derrière l'Asie de l'est et du sud, et ces pays ont enregistré un taux de croissance moyen de 3,8 pour cent, une légère augmentation par rapport aux 3,2 pour cent en 2002.
Le déficit budgétaire courant du continent est passé de 1,6 pour cent du Produit intérieur brut (PIB) en 2002 à 0,7 pour cent en 2003, principalement en raison des prix de pétrole et de matières premières plus élevés et de l'augmentation des transferts de fonds des Africains travaillant outre-mer, ajoute le rapport. "Des transitions politiques pacifiques en Angola et en République démocratique du Congo (RDC) ont commencé par produire des bénéfices économiques. L'Angola a attiré un investissement étranger direct (IED) substantiel au cours de l'année et son PIB est passé à plus de 7,5 pour cent. La RDC a obtenu une croissance de plus de cinq pour cent".
Toutefois, note le document, seules cinq des 55 nations du continent — Angola, Burkina Faso, Tchad, Guinée Equatoriale et Mozambique — ont atteint le taux de croissance de sept pour cent jugé nécessaire pour réaliser les OMD.

