NAIROBI, 22 sep (IPS) – La tuerie reste vivante dans leurs mémoires. Et les larges cicatrices sur leurs corps vont pendant longtemps leur rappeler le massacre de leurs compatriotes dans un camp de réfugiés au Burundi, cette minuscule nation d'Afrique centrale.
Ce sont les rescapés du massacre du 13 août au camp de réfugiés de Gatumba, à environ 20 kilomètres de Bujumbura, la capitale du Burundi.
Les agresseurs, des rebelles du Front national de libération (FNL) du Burundi, ont effectué une descente sur le camp et ont massacré quelque 160 Banyamulenge, un groupe ethnique de la République démocratique du Congo (RDC) ayant des liens avec les Tutsis. Les Tutsis constituent environ 14 pour cent des populations du Burundi et du Rwanda.
Les rebelles, qui étaient en guerre contre l'armée burundaise dominée par les Tutsis depuis une décennie, ont épargné un camp voisin où se trouvaient des déplacés hutus.
IPS a rencontré quelques-uns des rescapés, qui ont refusé d'être nommés pour des raisons de sécurité, et se rétablissent dans un hôpital de Nairobi. Les rescapés, maintenant dans un état stable, bien que traumatisés, font partie des sept personnes emmenées par avion dans la capitale kényane, le 6 septembre, pour un traitement spécialisé.
"Nous avons été tirés du sommeil par des coups de feu à l'extérieur du camp autour de 22 heures. Quelque temps après, les agresseurs en tenue militaire ont commencé par démolir et incendier nos maisons. J'ai réussi à ramper hors du camp sans qu'ils ne me voient. Ils étaient environ 300, armés de pangas (machettes) et de couteaux, hurlant 'nous allons vous tuer'," affirme un rescapé, qui se remet d'une opération pratiquée pour extraire une balle logée dans sa tête.
De retour d'une séance de physiothérapie, ses mains chancelaient peut-être à cause de la paralysie résultant de la blessure à la tête, et ses membres tremblaient alors qu'il faisait des efforts pour bouger ses orteils.
"La balle a traversé ma tête. C'est seulement il y a quelques jours que j'ai commencé par parler. Je ne pouvais ni parler ni entendre. Ce que je pouvais sentir, c'était seulement un bruit dans ma tête", a-t-il dit à IPS.
D'une voix à peine audible, il a ajouté : "J'ai perdu près de 37 de mes proches parents, y compris mon épouse et cinq de mes enfants, qui étaient au nombre de dix. J'ai peur de retourner (dans le camp de réfugiés au Burundi). Si seulement je pouvais ramener mes enfants restants ici, je resterais au (Kenya) pour toujours".
Une autre personne, qui se remettait également d'une blessure par balles dans le même hôpital, était une femme congolaise. "J'ai reçu une balle à l'épaule et elle a été extraite de mon dos. J'ai tellement mal sans les calmants. Mais Dieu est grand, je suis en vie", a déclaré cette grand-mère de 50 ans, fragile, pendant qu'elle montrait au journaliste plusieurs couches de bandage dans son dos.
Pendant qu'elle narrait son supplice, elle s'arrêtait de temps en temps, à cause de la douleur. "Ces gens étaient violents, ils ont tué sans discernement, ils ont même coupé en deux, à l'aide d'un couteau, un bébé de deux semaines. Ils ont incendié nos tentes avec de l'essence, tuant des hommes, des femmes et des enfants", se rappelait-elle.
La femme est arrivée au Burundi deux mois avant le massacre. "Nous ignorions absolument que nous serions en danger dans un pays étranger, mais ceci est le prix que nous devions payer", a-t-elle dit, ajoutant : "J'ai laissé certains de mes enfants dans le camp. Je ne sais pas s'ils sont vivants ou morts. Mon mari a été également blessé et amené à l'hôpital au Burundi".
Des médecins, dont les noms ont été omis pour des raisons de sécurité, affirment que les réfugiés sont maintenant hors de danger et pourront quitter l'hôpital bientôt.
Des militants des droits de l'Homme ont demandé au gouvernement burundais de traduire en justice les auteurs de ce massacre. "Ceci était manifestement un crime de guerre et ceux qui en sont responsables doivent être traduits en justice. Le gouvernement burundais a délivré des mandats d'arrêt contre deux responsables du FNL, une première étape prometteuse qui doit être suivie de l'arrestation effective et des poursuites contre les auteurs", a déclaré 'Human Rights Watch', un organisme de défense de droits basé à New York, ce mois.
Jusqu'à présent, le gouvernement n'a arrêté aucun des auteurs. "Le Burundi est un pays montagneux. Il n'y aucune route pour accéder aux montagnes où les rebelles du FNL opèrent depuis ces dix dernières années. L'armée a tenté d'accéder à la montagne, mais les rebelles étaient difficiles à repérer", a indiqué à IPS, Stanis Nsabuwanka, ambassadeur du Burundi au Kenya, dans un entretien le 20 septembre.
"Mais nous continuerons à les poursuivre", a-t-il assuré.
Des affrontements entre Hutus, qui représentent 85 pour cent de la population burundaise, et Tutsis ont éclaté à plusieurs reprises depuis que le pays a obtenu son indépendance vis-à-vis de la Belgique en 1962.
Le conflit actuel a commencé après l'assassinat du premier président hutu élu du Burundi, Melchior Ndadaye, par des soldats rebelles tutsis en 1993.
Depuis lors, quelque 300.000 personnes ont été tuées et des centaines déplacées, selon des groupes de défense des droits humains.
Le massacre du mois dernier a amené la conférence régionale des chefs d'Etat tenue en Tanzanie, le 18 août, à déclarer le FNL une "organisation terroriste". Les dirigeants voulaient éviter un incident similaire dans lequel près de 800.000 Tutsis et de Hutus politiquement modérés ont été massacrés au Rwanda en 1994 par des extrémistes hutus.
Les chefs d'Etat du Burundi, de Tanzanie, de la RDC, de Zambie et d'Afrique du Sud – cette dernière assure la médiation dans le conflit burundais depuis 1998 – ont convenu de ratifier l'accord signé en 2000. Il a été conclu entre le gouvernement et 20 groupes rebelles. Le FNL a refusé d'intégrer le gouvernement de transition qui a été instauré en octobre 2001.
L'accord prévoit des équilibres ethniques aux postes clés; l'armée sera divisée 50-50 entre Tutsis et Hutus, et les postes gouvernementaux et parlementaires seront divisés 60-40 en faveur des Hutus.
Les dirigeants de la région ont également demandé aux Nations Unies de déclarer le FNL un groupe terroriste, et d'émettre une interdiction de voyage et un embargo sur les armes à contre lui.
Mais les autorités burundaises ne sont pas sûres que les sanctions seraient efficaces. "Si (les sanctions devraient) impliquer le voyage, alors elles peuvent ne pas être efficaces puisque les rebelles du FNL opèrent (principalement) à l'intérieur du pays", a souligné Nsabuwanka.
Des analystes régionaux estiment qu'un gouvernement d'union nationale comme stipulé dans l'accord de 2000 peut être une solution pour le Burundi.
"Ceci empêchera quiconque de crier qu'il est de la minorité ou de la majorité. Tout le monde sera égal", a affirmé à IPS, Kizito Sabala de 'Africa Peace Forum' (Forum pour la paix en Afrique), une organisation non gouvernementale régionale.
Un tel gouvernement peut être opérationnel après les élections du mois prochain.

