POLITIQUE-BURUNDI: L'ethnocentrisme bloque les négociations sur le partagedu pouvoir – Analyse

BUJUMBURA, 17 sep (IPS) – Les ministres tutsi ont refusé de siéger, au début de ce mois, au Conseil des ministres qui devait cautionner le partage du pouvoir au Burundi tel que prévu par le sommet des chefs d'Etat de la région en août dernier à Dar es Salaam, en Tanzanie.

Une nouvelle constitution, qui tient compte des derniers développements du partage du pouvoir élaboré du 18 au 20 août à Pretoria, en Afrique du Sud, devrait être étudié et accepté par le Conseil des ministres. Selon des analystes, c'est le signe évident que la cassure est nette entre les politiciens hutu et tutsi.

Depuis 1996 et le début des négociations de Mwanza, Mossi, Arusha et Dar es Salaam, en Tanzanie, les différents blocages survenus dans le processus de paix entre les belligérants relèvent de "l'ethnocentrisme pur et simple".

C'est du moins l'avis qu'un observateur étranger, qui a suivi toutes les étapes de ces négociations, a confié à IPS sous le couvert de l'anonymat.

"Le point culminant est la signature de l'Accord de paix et de réconciliation en août 2000 à Arusha, devant un parterre de toute la communauté internationale qui reconnaît le partage du pouvoir sur la base des équilibres entre les deux ethnies, Hutu et Tutsi", a-t-il souligné.

Cet accord avait débouché sur la formation d'un gouvernement de transition qui prend fin le 31 octobre prochain.

Les Hutu sont majoritaires au Burundi avec 85 pour cent, les Tutsi 14 pour cent, et les Twa, une infime minorité de un pour cent, sur une population totale estimée à sept millions d'habitants, selon les derniers sondages officiels. Ces différentes composantes sociales burundaises vivent ensemble sur le même territoire. Mais la minorité tutsi ayant toujours dirigé le pays depuis son indépendance en juillet 1962, des frustrations sont nées chez les Hutu qui se sentent exclus du pouvoir, d'où l'émergence des mouvements rebelles hutu.

Les trois grandes formations politiques — l'UPRONA (Union pour le progrès national, parti tutsi) et deux autres partis politiques d'obédience hutu, le FRODEBU (Front pour la démocratie au Burundi), et le CNDD (Conseil national pour la défense de la démocratie, ex-mouvement rebelle hutu) — n'ont pas la même compréhension sur le futur partage du pouvoir. Le FRODEBU avait gagné les élections en 1993, avec le premier président hutu élu Melchior Ndadaye, dont l'assassinat, quelques mois plus tard, était le point de départ de la guerre civile au Burundi. Après la formation du gouvernement de la convention et du partenariat en 1996, partis politiques et rebelles ont alors débuté les négociations d'Arusha pour le partage du pouvoir entre la minorité tutsi et la majorité hutu.

La grogne d'une vingtaine de formations politiques, qui n'avaient pas participé à la rencontre des partis signataires et non-signataires de l'accord d'Arusha sur le partage du pouvoir de Pretoria, du 18 au 20 juillet, a poussé le médiateur sud-africain Jacob Zuma à les rencontrer à Bujumbura, la capitale burundaise le 27 juillet 2004. Même si l'UPRONA affirmait que certains points fondamentaux n'ont pas encore trouvé une issue favorable, le médiateur, en quittant le Burundi, s'est dit satisfait de l'avancée de ces négociations.

"L'accord de Pretoria est largement accepté par toutes les formations politiques, y compris l'UPRONA. Les points de désaccord, que soulève l'UPRONA, seront, encore une fois, rediscutés", avait déclaré Zuma qui est vice-président du gouvernement sud-africain.

Pourtant, dix partis à dominance tutsi, à la tête desquels se trouve le parti UPRONA, ont refusé de signer l'accord que les 20 autres formations et mouvements hutu avaient paraphé.

Trois principaux points sont au cœur du blocage entre ces formations politiques. D'abord tous les partis politiques s'accordent sur le principe du partage du pouvoir comme le stipule l'accord d'Arusha. Celui-ci accorde 60 pour cent des postes aux Hutu et 40 pour cent aux Tutsi.

Mais, selon les partis non-signataires, 30 pour cent des Tutsi devraient provenir des partis tutsi et les 10 pour cent restants, venir des partis hutu, car les Tutsi regroupés au sein des partis à dominance hutu n'inspirent pas confiance aux autres Tutsi. Ils indiquent que les idées restent les mêmes et ils ont "peur de la dictature du nombre". "Ils sont convenus de partager le pouvoir sur base ethnique, qu'ils aillent jusqu'au bout", a indiqué à IPS, le politologue Julien Nimubona.

Le deuxième point de désaccord vient de la question du vice-président. Les partis non-signataires demandent la cogestion du pouvoir entre le président et son vice-président qui serait de l'autre appartenance ethnique tandis que les partis et mouvements signataires demandent le respect de l'accord de paix d'Arusha qui propose un président élu et deux vice-présidents provenant d'ethnie et de parti politique différents. L'alternance au pouvoir entre un président hutu et un président tutsi constitue également l'autre point de divergence. Quand les partis d'obédience hutu mettent en avant les élections, leurs adversaires politiques tutsi trouvent que le contexte politique dans lequel se trouve le Burundi demande un système qui rassure toutes les ethnies. Selon des analystes, l'exigence d'une telle assurance, pour les Tutsis, est probablement liée au génocide de 1994 au Rwanda, au dernier massacre des réfugiés tutsi congolais – les Banyamulenge – dans le camp de Gatumba, non loin de Bujumbura, le 13 août 2004. Collette Braeckman, journaliste belge et spécialiste de la région des Grands Lacs, indique que "le massacre de Gatumba peut durcir les positions des Tutsi et avoir un impact négatif sur le fragile processus de paix inter-burundais".

Au nom de l'Association pour la participation politique de la femme, Pascasie Ndeberi, a déclaré à IPS : "Les chicaneries des politiciens burundais ne m'intéressent pas, les accords de Pretoria, qui accordent aux femmes 30 pour cent de postes, ont été négociés par des hommes, mais nous voulons 50 pour cent, car nous sommes plus de 50 pour cent de la population burundaise".

Sur toutes ces positions radicales des uns et des autres, le médiateur Zuma avait annoncé un dénouement pour le dernier sommet de Dar es Salaam du 18 août.

Le sommet a entériné les propositions faites par la médiation à Pretoria, mais les partis politiques d'obédience tutsi estiment que la réunion a privilégié la composante ethnique hutu.

Certains analystes affirment que le parti UPRONA peut jouer sur la carte de l'ancienne armée nationale, majoritairement tutsi, pour tenter de bloquer le processus de paix au Burundi.

Le porte-parole de la Mission des Nations Unies au Burundi, Isabelle Abric, estime, pour sa part, qu'il faut accorder deux à trois semaines aux politiciens pour leur permettre de trouver un consensus aux questions qui les divisent.

Les chefs d'Etat ont déclaré qu'il était possible que cette deuxième tranche de la transition se termine comme prévu par des élections. Cette deuxième phase devrait prendre fin en octobre prochain.

"Les élections peuvent-elles avoir lieu dans les délais?", s'interroge un diplomate occidental à Bujumbura, sous le couvert de l'anonymat. Une question que se posent également de nombreux Burundais. "Nous allons assister à un vide juridique si les élections ne se tiennent pas avant le 31 de ce mois et on peut craindre le pire", a affirmé à IPS, Emmanuel Ntakarutimana, journaliste à la radio indépendante, 'Renaissance', à Bujumbura.

Malgré la cassure politico-ethnique au sein du gouvernement, qui vient de se manifester par le refus des 10 ministres tutsi et du vice-président de siéger au Conseil des ministres pour adopter une constitution post-transition, l'Assemblée nationale a adopté la nomination des membres de la Commission électorale indépendante. Les observateurs attendent de voir la suite des événements.