KIGALI, 26 juil (IPS) – Dix ans après le génocide, le maintien des sites, où sont exposés les restes des victimes, divise les Rwandais. Pour les uns, ils doivent demeurer comme "mémoire vivante" de ce qui s'est passé 1994.
Pour d'autres, il faut enterrer ces ossements pour faire le deuil de ce génocide qui a fauché environ un million de Tutsi et de Tutu modérés.
Les restes des victimes reposent dans quelque 300 sites aménagés à travers tout le Rwanda. Ce sont de larges sépultures communes en béton, surmontées d'une croix blanche, dans lesquelles ont été rangés, au cours des cérémonies solennelles, des cercueils contenant les restes des victimes du génocide.
A coté de la tombe commune, se dresse souvent un pavillon en briques et couvert d'un toit en tôles. Sur la colline de Gisozi, dans la capitale Kigali, ou à Murambi, dans le centre du pays, ces "mémoires vivantes" sont d'imposantes constructions à étages qui rappellent de riches demeures.
A l'intérieur, on trouve, entre autres, de longues galeries où sont disposées soigneusement des rangées de crânes, de tibias et divers autres ossements, parfois des squelettes entiers. Ailleurs, ce sont des lieux des massacres, des églises pour la plupart, qui conservent encore les corps en décomposition de ceux qui y ont été tués.
Le gouvernement actuel du Rwanda a longtemps été accusé d'en avoir fait un "fonds de commerce politique" afin d'entretenir la compassion internationale et de justifier sa prise de pouvoir en juillet 1994 par l'arrêt du génocide dont témoignent ces ossements.
Un argument aujourd'hui encore défendu par des opposants au régime, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. "Avec l'exposition macabre permanente, le FPR (Front patriotique rwandais au pouvoir) tient là le mythe fondateur de son régime sans partage", dénonce, sous anonymat, un ancien membre du Mouvement démocratique rwandais (MDR), parti dissous en 2003, accusé de véhiculer l'idéologie anti-tutsi.
Les anciens bourreaux présumés et leurs proches avouent percevoir ces "mémoires vivantes" comme un doigt accusateur perpétuellement pointé sur eux. "Ces sites seront toujours là pour nous rappeler, à nous, nos enfants et nos petits-enfants : 'vous, les Hutu, voilà ce que vous avez fait aux Tutsi, vous êtes ignobles'," clame Pierre Ugilishema, présumé génocidaire, sorti de prison en avril 2003 à la faveur d'une mise en liberté provisoire.
Il recommande tout simplement, au nom de la réconciliation nationale, d'enterrer ces ossements et de "faire le deuil du génocide".
Anne Mujawayezu, consultante à Kigali, dont le mari est emprisonné pour génocide depuis 1998, estime qu'il faut mettre fin à cette "profanation permanente des corps des victimes", ajoutant à IPS : "Le FPR a tort de croire que cette exposition des ossements va continuer à émouvoir longtemps la communauté internationale. Car à l'indignation, succédera bientôt la réprobation de voir des restes humains s'exposer ainsi comme de simples faucilles".
De nombreux Rwandais, y compris certains rescapés du génocide, approuvent cette idée d'enterrer tous les ossements en invoquant le respect dû aux morts et le droit, pour les victimes, à une sépulture digne.
Cependant, pour le gouvernement et la majorité des proches des victimes, cela reviendrait à supprimer le plus évident des témoignages sur le génocide. Selon eux, c'est conforter les tenants du négationnisme et du révisionnisme dans leur croisade pour nier le génocide rwandais ou relativiser sa portée. "Faire disparaître ces ossements signifie tout simplement assassiner la mémoire du génocide des Tutsi", affirme, catégorique, Butoto Muhoza, directeur de la culture au ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture, en charge de la conservation des sites mémoriaux.
"Le génocide des juifs par les Nazis a été immortalisé par une abondante littérature, le cinéma et diverses autres formes de manifestations de l'art. Nous, on n'a pas grand-chose, à part les restes des victimes", argumente Jeanne Murekatete, une sociologue rescapée du génocide, à Kigali.
En effet, si le génocide rwandais a fait couler beaucoup d'encre, cela n'a été essentiellement qu'à travers des articles de presse, bien éphémères, et des ouvrages de spécialistes peu accessibles au grand public.
En 1998, une vingtaine d'écrivains africains a séjourné au Rwanda, en résidence d'écriture, à l'initiative d'une organisation non gouvernementale (ONG) africaine, FEST'AFRICA, basée à Lille, en France. Deux ans plus tard, ils ont produit chacun une œuvre, dans le cadre d'un projet dénommé "Ecrire par devoir de mémoire". Des romans, des pièces de théâtre, des récits et des essais d'une portée bien faible du point de vue de la diffusion. Il en est de même de deux ouvrages de témoignages écrits depuis 1997 par Yolande Mukagasana, une rescapée du génocide installée en Belgique après 1994, comme de l'ensemble d'autres œuvres isolées sur le même thème.
Pas de grand succès non plus coté cinéma. Le seul long métrage jamais produit jusqu'à ce jour, "100 days", est une modeste production d'un cinéaste amateur rwandais. Le film est sorti en salle en 2002. En dehors des festivals, il a été si peu vu hors du Rwanda.
Coté art dramatique, l'opéra "Rwanda 94" a connu, en revanche, un certain succès. Elle a été montée en 1999 par un groupe d'artistes rwandais et européens. Elle demeure cependant peu connue en dehors du Rwanda, de la Belgique et de la France où elle a été représentée.
"Pour ceux qui n'ont pas connu le génocide, il faut reconnaître que ces sites sont les seuls qui nous permettent de sortir quelque peu de l'abstrait en ce qui concerne le génocide rwandais, d'en avoir une idée plus ou moins concrète", soutient Charles Rusagara, ancien exilé rwandais en République démocratique du Congo, rentré au pays en 1995.
Les ossements exposés semblent, à leur façon, raconter un épisode de la terrible période d'avril à juillet 1994. Dans la paroisse protestante de Nyamata, à une vingtaine de kilomètres à l'est de Kigali, les corps rangés entre des bancs portent encore les habits du jour du massacre. Un large trou creusé dans l'un des murs latéraux indique par où les tueurs ont pénétré. On peu encore lire sur ce qui reste des visages osseux des morts, le désarroi face à une mort sauvage et inévitable. A coté des cadavres, gisent des assiettes avec des traces de nourriture qui indiquent que l'attaque a surgi alors que les victimes prenaient leur repas.
A une dizaine de mètres, un autre lieu de massacre, l'église catholique de Nyamata dont le sous-sol a également été aménagé en "mémoire vivante". Un des squelettes témoigne de la violence sexuelle qu'a subie la victime. De la tête totalement décharnée, pendent encore quelques mèches tressées. Au niveau du bassin, entre les fémurs repliés, sont enfoncées trois larges pièces de bois. "La fille avait tenté de s'opposer au groupe de violeurs. Après l'avoir maîtrisée, et sans doute violée, ils lui ont enfoncé pour toujours ces bois dans le sexe", explique Gervais Habumukiza, le guide du site.

