CORRUPTION-KENYA: Les bailleurs visent la prévarication

NAIROBI, 26 juil (IPS) – La communauté diplomatique du Kenya a forgé une nouvelle expression pour décrire le nouveau leadership politique du pays pour son incapacité à lutter contre la corruption.

Les diplomates décrivent le Kenya comme 'un nouveau bateau naviguant sans un capitaine fonctionnel'.

Le capitaine, le président Mwai Kibaki, auquel les diplomates font allusion, a pris fonction il y a 18 mois en promettant aux électeurs la tolérance zéro face à la corruption. Au lieu de cela, une nouvelle culture de devenir rapidement riche, embrassée par la cohorte de ses proches, établit de nouveaux records.

Les diplomates disent que Kibaki aurait maintenu une politique de carte blanche du leadership bien que son navire coulerait et menacerait de heurter les rochers du fait de la corruption répandue.

Le Kenya a été décrit par les chiens de garde anti-corruption tels que Transparency International (TI) comme étant la troisième nation la plus corrompue de l'Afrique après le Nigeria et le Cameroun.

Ceci a incité les bailleurs à menacer de suspendre les financements si le gouvernement ne nettoie pas sa maison.

En tête de la campagne, l'Union européenne (UE), qui a approuvé environ 59 millions de dollars pour appuyer le budget du Kenya, a clairement fait savoir à Kibaki, au cours d'une réunion à Nairobi, la capitale, que les fonds seraient suspendus pour une révision en septembre en tenant compte de l'action concrète de son gouvernement à déraciner la corruption.

L'UE octroie un financement aux pays en développement selon l'accord de Cotonou, à travers le Fonds européen de développement (FED). L'article 9 de cet accord stipule que le financement du FED est seulement disponible et soumis aux performances du pays en matière de démocratisation, des droits de l'Homme et de transparence.

Le Kenya a participé aux négociations qui ont conduit à cet accord avec 70 autres pays d'Afrique, du Pacifique et des Caraïbes (ACP) à Cotonou, au Bénin, en 2000. L'Union européenne est le second grand bailleur du Kenya après la Banque mondiale. Cette nation de l'Afrique de l'est obtient chaque année environ 98,7 millions de dollars dans le cadre de l'aide au développement de l'UE.

La menace de l'UE de réviser le financement est venue une semaine juste après un échange houleux de mots entre l'ambassadeur britannique Edward Clay et des ministres de Kibaki au sujet de la corruption. Par une description schématique des pratiques de la corruption au sommet, Clay faisait remarquer : "Maintenant, c'est la grande corruption qui fait les gros titres … Evidemment, les praticiens qui sont maintenant au gouvernement ont l'arrogance, la gourmandise et peut-être un sens désespéré de la panique les conduisant à manger comme des gloutons".

"Mais ils peuvent difficilement s'attendre à ce que nous ne nous soucions guère quand leur gloutonnerie les amène à tout vomir sur nos chaussures; s'attendent-ils vraiment à ce que nous ignorions les détails horribles et, pour la plupart, précis, évoqués dans des médias libres, louables et poursuivis par un parlement bien curieux?", demandait-t-il.

S'adressant à l'Association des hommes d'affaires britanniques à Nairobi le 13 juillet, Clay a déclaré que la corruption aurait coûté 15 milliards de shillings (environ 187 millions de dollars) au Kenya depuis que le gouvernement de Kibaki est arrivé au pouvoir en décembre 2002.

Ses remarques ont déclenché de vives réactions de la part des ministres du gouvernement, certains d'entre lui ayant demandé de faire ses valises. Mais à la consternation des ministres, les Etats-Unis et la Norvège ont rejoint le train enregistrant leur impatience de la lenteur des efforts du gouvernement à combattre la corruption.

C'était les remarques de Clay qui avaient déclenché la réunion du 21 juillet au cours de laquelle Kibaki a rencontré les diplomates de 19 missions de l'UE. La réunion tendue de quatre heures a vu les bailleurs confronter Kibaki avec une liste d'exigences clés pour l'action incluant le licenciement de fonctionnaires impliqués dans la corruption avec une mention spéciale du scandale de l'Anglo-Leasing considéré comme la plus grande escroquerie ayant éclaboussé le gouvernement.

La saga de l'Anglo-Leasing a fait surface en avril et concerne l'attribution irrégulière de marchés et de paiements pour effectuer l'opération de détection des passeports de terroristes et la construction d'un laboratoire médico-légal pour la direction de la police judiciaire du pays. Le total des paiements d'environ 88,7 millions de dollars a été versé à Anglo-Leasing, une compagnie étrangère dont le gouvernement prétend ne pas connaître les propriétaires.

Parmi les officiels-clés du gouvernement impliqués dans le scandale, se trouvent le ministre des Finances David Mwiraria et son collègue de la Sécurité nationale Chris Murungaru. Les deux se sont distanciés du scandale dont les critiques disent qu'il constitue un test décisif pour l'engagement du gouvernement à lutter contre la corruption.

Kibaki a plutôt licencié Joseph Magari, le secrétaire permanent du ministère des Finances et Sylvestre Mwaliko, un autre haut fonctionnaire du ministère des Affaires intérieures.

La réunion du 21 juillet a conduit à l'établissement de la direction du Comité national de la campagne anti-corruption. Le mandat de l'équipe de 34 membres se concentre sur le plaidoyer visant à changer les perceptions et les attitudes sur la corruption et à aboutir à une société sans corruption dont les valeurs seront l'intégrité et la responsabilité.

Les critiques disent que l'équipe ne tient pas la clé d'un Kenya sans corruption puisqu'elle n'a pas le pouvoir de prendre des décisions.

"L'équipe est sans outil puisqu'elle est responsable devant le président.

Une équipe sérieuse devrait être indépendante et loin du patronage de l'Etat", a déclaré à IPS, Mutahi Ngunyi, un commentateur politique régional.

Il a décrit la nomination de l'équipe "comme une marche feutrée et du showbiz pour les bailleurs".

Certains commentateurs estiment que la coalition NARC de Kibaki, qui est arrivée au pouvoir avec un programme de bonne gouvernance, suit le chemin de son prédécesseur, l'Union nationale africaine du Kenya (KANU). La KANU, dirigée par l'ancien président Daniel Arap Moï, s'était associée à la corruption massive.

"La corruption est passée de la KANU à la NARC parce qu'il n'y a pas eu une démarcation radicale du passé. Plusieurs personnalités-clés de l'ancien gouvernement associées aux plus grands scandales de corruption sont ministres dans le gouvernement actuel", a déclaré à IPS Gladwell Otieno, directeur exécutif de la section du Kenya de Transparency International dans une interview le 22 juillet.

Le scandale de Goldenberg est considéré comme le plus grand dans l'histoire de la KANU. Le scandale, qui a eu lieu au début des années 1990, a impliqué Goldenberg International, une compagnie qui est accusée d'avoir pompé à sec l'économie du pays par un plan de compensation d'export scandaleux. La nation a perdu environ 600 millions de dollars dans cette escroquerie.

Parmi les personnalités-clés du gouvernement d'alors impliquées dans l'escroquerie, figurait George Saitoti qui était alors vice-président et ministre des Finances. Actuellement, Saitoti est le ministre de l'Education, de la Science et de la Technologie dans le gouvernement de Kibaki. Mais il a nié toute implication dans le scandale de Goldenberg. Otieno affirme que Kibaki aurait dû honorer sa promesse électorale en "amenant de nouveaux visages dans son gouvernement : des gens connus pour leur intégrité".

Les critiques indiquent que la corruption s'est réinventée, dominant Kibaki qui, déclarent-ils, semble incapable d'empêcher ses proches conseillers d'avoir des pratiques corrompues.

"Il doit faire un choix entre garder ses amis et plonger le pays dans des crises de corruption profondes ou abandonner ses amis et sauver le pays", a déclaré à IPS, Preston Chitere, un chercheur à l'Institut d'analyse politique et de recherche. Son organisation, basée à Nairobi, mène la recherche sur des questions politiques.