BANGKOK, 19 juil (IPS) – L'initiative "3 x 5" initiée par l'OMS et L'ONUSIDA, qui vise à offrir un traitement anti-rétroviral à trois millions de patients atteints du VIH/SIDA d'ici à 2005, a de peu de chances de se réaliser en Afrique, selon des participants à la 15ème Conférence internationale sur le SIDA.
La conférence s'est réunie du 11 au 16 juillet à Bangkok, la capitale thaïlandaise.
Joep Lange, président de la Société internationale de lutte contre le SIDA et co-président de la conférence, s'est montré pessimiste sur le respect du délai de 2005.
Il a ainsi déclaré, lors d'une réunion sectorielle de la conférence consacrée à l'accès au traitement, que "l'objectif 3 x 5" ne pourra être atteint que si les infrastructures de santé dans les pays en voie de développement sont réhabilitées afin de permettre un accès facile des traitements aux patients qui en ont besoin et aussi de leur offrir de meilleurs soins".
Mais l'avis de Lange n'est pas du tout partagé par le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Dr Lee Jong-Wook, qui indique que l'agence onusienne est en train d'évaluer le programme "3 x 5" pour accélérer son application.
Selon le directeur général de l'OMS, près de 440.000 personnes vivant avec le VIH/SIDA, dans les pays en voie de développement, ont bénéficié d'un traitement anti-rétroviral depuis le lancement de l'initiative lors de la dernière conférence internationale sur le SIDA, tenue à Barcelone, en Espagne, en 2002.
L'initiative "3 x 5" vise à aider ces pays à atteindre rapidement l'objectif de trois millions de personnes sous traitement. Cette initiative englobe notamment la révision, la simplification et la normalisation des principes directeurs relatifs à l'application de la thérapie anti-rétrovirale là où les ressources sont limitées. L'initiative renferme également la normalisation des outils de suivi et d'évaluation ainsi que des modules de formation pour les personnels soignants professionnels et non professionnels concernant le traitement anti-rétroviral. Elle ambitionne, en outre, de faciliter l'offre d'un soutien pour l'achat, le financement et la fourniture de médicaments et diagnostics liés au SIDA. A ce jour, 56 pays de par le monde participent formellement à cette initiative, selon l'OMS.
Selon des statistiques du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA), 30 millions de personnes sont mortes du SIDA en deux décennies et 40 millions d'autres sont actuellement infectées par le virus.
Dans les pays en voie de développement, six millions de personnes vivant avec le VIH/SIDA ont un besoin urgent de traitement anti-rétroviral.
L'ampleur de l'épidémie fait que "si l'on n'intensifie pas la prévention et le traitement du SIDA, la maladie va continuer de ravager les communautés, les systèmes de santé et les économies, et mettre en péril l'avenir de pays entiers", note l'ONUSIDA dans un rapport distribué à la conférence de Bangkok.
Toujours selon l'ONUSIDA, dans les pays à faibles et moyens revenus, cinq à six millions de personnes vont mourir d'ici deux ans, si elles ne bénéficient pas de traitement anti-rétroviral. En décembre 2003, on estimait à 400.000, soit 7 pour cent de cette population, le nombre de personnes ayant accès à un traitement du VIH, dont 200.000 dans les Caraïbes et en Amérique Latine.
Le directeur exécutif de l'ONUSIDA, Dr Peter Piot, a indiqué que l'initiative "3 x 5" constituait un "énorme challenge" qui ne doit pas échouer. Selon Dr Piot, la question qui doit se poser désormais est celle de savoir "comment faire parvenir les médicaments aux nombreux patients qui sont actuellement sous traitement anti-rétroviral (ARV)". Dr Ali Omar Ismaël, secrétaire exécutif du Comité national de lutte contre le SIDA de Djibouti, reconnaît que jusqu'en 2004, l'accès au traitement en Afrique était vraiment "insuffisant, voire insignifiant". "Mais avec tous les financements du Fonds mondial contre le SIDA qui ont été approuvés pour 50 pays africains, l'accès au traitement, pour tous les patients du VIH/SIDA, sera possible d'ici les cinq prochaines années", affirme Dr Ismaël à IPS. Il ajoute néanmoins qu'il faudra alors bien planifier "le renforcement des capacités pour que nos pays puissent disposer de médecins et d'infirmiers qualifiés pouvant administrer ce traitement". "L'objectif '3 x 5' peut être atteint puisque l'argent est disponible pour acheter ces médicaments ARV. Mais le problème ne se pose pas seulement en termes de médicaments, mais plutôt en termes de prise en charge des laboratoires, des médecins, des infirmiers", selon Ismaël. Il y a également le problème de la prise en charge à domicile, avec des associations qui puissent assurer un suivi régulier de l'administration des médicaments aux malades", explique-t-il.
Citant l'exemple du Sénégal qui a mis en place, depuis 1998, une initiative d'accès au traitement anti-rétroviral, Ismaël a indiqué que cette action a inspiré d'autres pays du continent dont Djibouti où 150 personnes sont sous traitement anti-rétroviral, avec un objectif de porter ce nombre à 2.700 d'ici à 2007. Ceci, grâce à un financement du Fonds mondial contre le SIDA, précise-t-il.
Cependant, souligne-t-il, le problème qui se pose à ce niveau est l'accès facile aux ARV et celui des génériques. Lors d'une réunion de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) tenue en 2003 à Doha au Qatar, l'OMS avait autorisé les pays en voie de développement à fabriquer les ARV en générique en cas d'urgence sanitaire. Le Brésil le fait déjà et a pu soigner 150.000 personnes nécessitant un traitement aux ARV, rappelle Ismaël.
Enseignant au 'Medical University' d'Afrique du Sud, Dr Kensese Mossanda se dit très pessimiste sur un grand accès aux ARV pour les patients des pays en voie de développement, illustrant ses propos par la flambée du VIH/SIDA constatée ces dernières années en Afrique, notamment chez les femmes.
"L'initiative '3 x 5' a peu de chances de réussir en Afrique à tout simplement parce que les génériques sont encore refusés aux patients africains par les grandes firmes pharmaceutiques qui cherchent encore à tirer profit de la maladie", déclare Mossanda à IPS.
"Ces grandes sociétés pharmaceutiques ont dépensé tant d'argent qu'on a l'impression qu'en refusant la fabrication des génériques par les pays africains, elles veulent d'abord récupérer leurs fonds engloutis par la recherche avant à d'en autoriser leur fabrication, alors que la fin du SIDA ne passera que par un plus grand accès aux traitements à moindre coût", s'indigne Mossanda.
Pourtant, indique un rapport de l'ONUSIDA au début de 2000, le coût annuel par patient du traitement anti-rétroviral hautement actif (HAART) était de 10.000 à 12.000 dollars. Début 2002, la concurrence des génériques et la pratique des prix différentiels pour les pays à faibles revenus, adoptées par les sociétés pharmaceutiques, ont conduit à des baisses spectaculaires.
Le coût de certaines associations de génériques est ainsi tombé à 300 dollars par patient et par an.

