PRETORIA, 19 avr (IPS) – La troisième victoire franche du Congrès national africain (ANC) pose des questions sur l'efficacité de l'opposition politique et de la société civile, et sur combien de temps encore peut durer la "lune de miel" de l'ANC.
Déjà avant l'annonce des résultats finaux de l'élection générale en Afrique du Sud, les bouchons de champagne avaient sauté pendant des heures dans le camp de l'ANC, vendredi (16 avril).
Les premiers chiffres montraient déjà que l'ANC a été de nouveau porté au pouvoir avec une majorité écrasante dans la troisième élection démocratique – et qu'il dominera aussi bien le gouvernement national que provincial.
"La confiance exprimée par les Sud-Africains a été une leçon d'humilité pour nous", a dit à IPS Smuts Ngonyama, porte-parole du candidat du parti au pouvoir pour la présidentielle.
Environ 70 pour cent des électeurs ont voté mercredi (14 avril) en faveur de l'ANC, dans un scrutin qui a fait mentir les prévisions relatives à l'indifférence des électeurs. Selon la Commission électorale indépendante (IEC), trois quarts des 20,7 millions d'électeurs inscrits ont pris part au vote.
Jusqu'à vendredi, le seul élément de suspens était donné par la course pour les provinciales dans la région du KwaZulu-Natal – où l'ANC était à égalité avec une coalition de l'opposition, constituée par l'Alliance démocratique (DA) et l'Inkatha Freedom Party (IFP).
Alors que l'absence des observateurs des Etats-Unis, du Commonwealth et de l'Union européenne (UE) n'a fait que donner à l'élection une approbation anticipée, des cas isolés de fraudes électorales présumées ont été rapportés. Au nombre de ceux-ci, on cite un cas dans le KwaZulu-Natal où un responsable de l'ANC a été retrouvé en possession d'autocollants à code-barres qui sont nécessaires pour le vote.
Dans le KwaZulu-Natal et la province du Limpopo, une poignée de présidents de bureaux de votes ont été déchargés de leurs fonctions pour avoir fait preuve de parti pris, et la DA a été temporairement sous le feu des projecteurs pour avoir placé des logos du parti dans des documents d'identité d'électeurs.
On a également découvert que deux cartons de bulletins de vote auraient été déversés dans le KwaZulu-Natal, où l'IFP ne serait pas satisfaite de la manière dont les diverses contestations et demandes étaient en train d'être traitées. (Le KwaZulu-Natal est le fief de l'IFP).
Mais c'était peut-être pour une certaine réussite du scrutin que l'équipe des observateurs venus du Forum parlementaire de la Communauté de développement d'Afrique australe a limité ses recommandations, pour des élections futures, à l'utilisation des urnes transparentes et à l'accroissement du nombre de bureaux de votes dans les zones à forte densité de population, entre autres questions administratives.
La coalition pour l'observation de la société civile sud-africaine a indiqué que ses membres avaient eu des difficultés pour être admis dans certains bureaux de vote, mais a conclu que les élections étaient libres et équitables. Aux points de presse où les résultats étaient annoncés, très peu de questions ont été posées par le peu de journalistes qui y assistaient.
Des résultats préliminaires montrent également que la DA a conservé sa position de plus grand parti de l'opposition. Mais, avec les maigres 12 à 13 pour cent du vote national dont bénéficie le groupe au dernier dépouillement, des questions se sont inévitablement posées sur sa capacité à agir en tant de groupe de contrôle au sein du parlement.
Nick Clelland-Stokes, chargé de presse de la DA, n'en a aucune. "Ne pas pouvoir simplement remporter un vote chaque fois qu'une loi est votée au parlement, ne rend pas l'opposition superflue", a-t-il dit à IPS.
"Cela signifie que vous devez être original, vous devez être créatif; – et vous devez trouver des moyens par lesquels vous pouvez vous assurer qu'il y a la responsabilité en termes de fourniture du gouvernement", a-t-il ajouté.
"Nous jouerons notre rôle en nous faisant entendre beaucoup dans la presse. Nous devons jouer notre rôle en nous exprimant dans les commissions parlementaires, en forçant les débats au parlement et également en utilisant d'autres choses comme les questions parlementaires afin d'amener les ministres, le président, à rendre des comptes".
Toutefois, l'absence du pouvoir de vote parlementaire peut également amener les organisations de la société civile à occuper le vide – après l'exemple de Campagne d'action pour le traitement (TAC), un groupe de pression au franc-parler, qui a joué un rôle important pour amener le gouvernement à fournir des médicaments anti-SIDA.
Ngonyama a tout de suite souligné les liens historiques étroits entre l'ANC et la société civile. Mais il admet que le parti "se méfie également du fait que vous pouvez en fait avoir certains éléments dans la société civile qui y sont rien que pour perturber le processus, pour d'autres programmes".
"Nous espérons que dans le contexte de l'Afrique du Sud, cela ne trouvera pas écho avec ce que nous essayons de faire", a-t-il ajouté.
Le Mouvement des gens sans terre, qui fait pression pour une approche plus agressive dans la résolution des déséquilibres raciaux dans la propriété de la terre, a appelé pour un boycott de l'élection générale.
Très peu de gens contesteraient le fait que des progrès ont été accomplis dans la fourniture des services comme l'électricité et l'eau potable aux Sud-Africains noirs, à qui l'on déniait systématiquement ces choses sous l'apartheid.
Toutefois, Ngonyama a reconnu que les électeurs pourraient être moins bienveillants vis-à-vis de l'ANC si la prochaine élection prévue en 2009 venait et que les problèmes accablants de chômage (qui se montent à 30-40 pour cent) et de criminalité ne sont pas traités : "Le miracle et la coexistence pacifique dont nous jouissons actuellement seront de courte durée si nous n'arrivons pas à ouvrir une très grande brèche dans la réduction de l'écart entre les pauvres et les riches".
Certains analystes ont spéculé sur le fait qu'un échec dans la "réduction de l'écart" pourrait amener la Confédération des syndicats d'Afrique du Sud (COSATU) à créer un nouveau parti politique, tout comme le Mouvement pour le changement démocratique du Zimbabwe (MDC), qui est issu des groupes de travailleurs dans ce pays. D'autres ont rejeté l'idée).
"Lorsque le MDC a été créé en 1999, on avait craint, en Afrique du Sud, que la COSATU n'imite Frederick Chiluba en Zambie et Morgan Tsvangirai au Zimbabwe en créant un parti politique basé sur les travailleurs. Cela ne s'est pas passé", a dit, à IPS, Khabele Matlosa de l'Institut électoral d'Afrique australe (EISA), basé à Johannesburg, vendredi.
"Ceci est dû au fait que l'ANC a impliqué tous ses partenaires — la COSATU et le Parti communiste d'Afrique du Sud — dans toutes les politiques de prise de décisions du parti. Contrairement à l'Afrique du Sud, les syndicats en Zambie et au Zimbabwe étaient ignorés par les partis au pouvoir dans ces pays. Ils ont donc donné naissance à des partis politiques basés sur les travailleurs".
En gagnant par une majorité des deux-tiers, l'ANC a le pouvoir de changer la constitution de l'Afrique du Sud, quelque chose qui a provoqué un malaise parmi les détracteurs du parti, qui craignent une répétition du scénario de "président à vie" qui a tourmenté d'autres Etats africains.
Mais, au cours d'un bain de foule au centre des résultats de l'IEC vendredi, le président Thabo Mbeki a rejeté la possibilité du traficotage constitutionnel. Ses propos ont été repris par Matlosa de l'EISA.
"La démocratie de l'Afrique du Sud est mûre. Cette démocratie est suffisamment institutionnalisée", a-t-il déclaré.

