DROITS-RWANDA: Les ''gatchatcha'' peuvent-ils rendre justice?

KIGALI, 9 avr (IPS) – Alors que le Rwanda commémore le 10ème anniversaire du génocide de 1994, cette semaine, l'attention est focalisée sur les centaines de milliers de personnes qui sont mortes dans la nouba de tueries.

Mais, qu'est-il advenu des individus maniant la machette qui ont exécuté les plans des cerveaux du génocide? Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui a commencé son travail à Arusha, en Tanzanie, en 1995, s'est concentré sur comment amener les meneurs des massacres à rendre des comptes. A ce jour, plus de 60 personnes accusées d'avoir joué un rôle majeur dans les tueries ont été emprisonnées, y compris l'ancien Premier ministre Jean Kambanda, qui a été condamné plus tard à l'emprisonnement à vie.

Mais, des dizaines de milliers d'autres suspects du génocide attendent toujours d'être jugés dans des prisons surpeuplées du Rwanda.

"Au Rwanda, vous avez une situation dans laquelle une grande partie de la population a participé au génocide", affirme Elizabeth Onyango d'African Rights, une organisation non gouvernementale (ONG) qui a des bureaux à Kigali et à Londres. "Quelques privilégiés l'auraient peut-être orchestré, mais ils l'avaient fait si intelligemment qu'ils ont fait en sorte qu'une grande partie de la population soit impliquée – et comment jugerez-vous des affaires comme celles-là, toutes ces personnes?" Etant donné la pénurie de juges et d'avocats au Rwanda, il faudrait aux tribunaux conventionnels des décennies pour juger les suspects – que des sources estiment à plus de 80.000. En conséquence, le gouvernement s'est tourné vers un système traditionnel de justice connu sous le nom de "gatchatcha" pour dépeupler les prisons et tribunaux.

Les auditions des gatchatcha se déroulent généralement en plein air (l'expression signifie "tribunaux populaires qui rendent la justice à la base"), avec des chefs de ménages servant de juges dans la résolution de disputes communautaires. Le système est basé sur des confessions volontaires et des excuses des malfaiteurs.

Plus de 250.000 membres de la communauté ont été formés pour servir dans des groupes de 19 juges dans les tribunaux des gatchatcha dans tout le Rwanda. Les tribunaux fonctionneront en plusieurs étapes, identifiant premièrement les victimes, ensuite les suspects – et organisant finalement les procès. Des habitants du coin déposeront en faveur de ou contre les suspects, qui seront jugés dans les communautés où ils ont été accusés d'avoir commis des crimes.

L'initiative a été lancée en juin 2002. Mais, à l'exception des tribunaux impliqués dans une phase pilote de l'opération, la plupart ne sont pas encore opérationnels. Ils devraient commencer par travailler en mai ou juin de cette année.

Plusieurs de ceux qui passeront en jugement seront des prisonniers qui ont déjà été libérés de prison après avoir fait des confessions. Ceux qui font des aveux dans des tribunaux de gatchatcha verront leurs peines réduites, ou pourront, dans certains cas, être libérés s'ils ont passé assez de temps en prison.

"En tant que pays, nous avons maintenant décidé d'essayer de connaître la vérité à l'origine du génocide", a déclaré Robert Bayigamba, ministre de la Culture, de la Jeunesse et des Sports.

Le gatchatcha, a-t-il affirmé, vise à "accélérer le processus de connaissance de la vérité afin que justice puisse être faite".

Mais certains observateurs internationaux ont des réserves par rapport au système des gatchatcha.

Richard Haavisto, qui fait des recherches sur l'Afrique centrale pour Amnesty International, a visité des tribunaux de gatchatcha pendant la phase pilote, et avait eu des inquiétudes par rapport à ce qu'il avait vu – particulièrement le faible niveau de participation des membres de la communauté.

Selon Haavisto, les gens ne venaient pas aux audiences, ou ne témoignaient pas lorsqu'ils se présentaient. "L'objectif est un compte-rendu fidèle de ce qui s'est passé durant le génocide et la (non-participation) sape réellement tout le principe", a-t-il dit à IPS.

La peur semble être un problème majeur. "Plusieurs de ceux qui sont prêts à déposer ont peur du châtiment", a indiqué Haavisto. En fait, il y a eu, ces dernières années, des rapports de tueries et d'attaques contre des témoins qui devaient déposer dans des tribunaux de gatchatcha.

Haavisto explique que plusieurs communautés perçoivent également les tribunaux comme étant partiaux – quelque chose qui contribue au manque de confiance dans le système. Il recommande que les tribunaux traitent des crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement rebelle qui a pris le contrôle du pays après les massacres – ainsi que des "génocidaires" présumés.

"Le gouvernement doit créer un climat qui convainc les gens qu'il y a un système équitable de justice en cours", ajoute Haavisto.

Les troupes du FPR étaient dominées par des membres du groupe minoritaire tutsi du Rwanda, qui étaient visés pendant le génocide par des militants du groupe majoritaire hutu, (des Hutus modérés se sont également retrouvés dans la ligne de mire). Les tueries ont commencé après qu'un avion au bord duquel se trouvaient le président rwandais Juvenal Habyarimana et son homologue burundais a été abattu au-dessus de Kigali le 6 avril 1994.

Avant les massacres, les pourparlers de paix étaient en cours entre Kigali et le FPR, qui est accusé d'avoir commis des violations des droits humains lorsqu'il avançait à travers le Rwanda. Selon Human Rights Watch, basé à New-York, le consultant des Nations Unies, Robert Gersony a constaté que "le FPR s'était lancé dans des massacres répandus et systématiques de civils non armés".

En outre, Haavisto avertit que les jugements des gatchatcha pourraient en fin de compte se révéler être un épuisement des membres de la communauté qui y participent, puisque la plupart ne sont pas compensés pour leur implication.

Hors de la capitale rwandaise, les opinions sur le gatchatcha sont mitigées.

Dans la province de Ruhengeri, qui a une large concentration de Hutus, plusieurs personnes semblent être bien intentionnées envers les gatchatcha – au moins lorsqu'ils parlent à un journaliste étranger.

"Il revient aux gens de le faire fonctionner", a déclaré Cyril Munyanya, un agriculteur. "S'ils y accordent de l'importance, il n'y a pas de raison que cela ne puisse pas marcher".

Dacile Nyirabazungu, une femme rescapée qui travaille à l'église du mémorial du génocide de Ntarama, dit que les procès aideront le Rwanda "à trouver qui sont les tueurs".

Nyirabazungu et d'autres survivants à Ntarama ont fièrement montré du doigt la nouvelle construction de l'autre côté de l'église qui servira de siège au gatchatcha dans la communauté.

Pour Musavimana, un ex-prisonnier de 24 ans, à Kibuye, une ville de l'ouest du Rwanda, le système s'est déjà révélé salutaire. Il a été arrêté en 1994 pour un meurtre qu'il affirme n'avoir pas commis, et a passé huit ans et trois mois en prison. Finalement, il a été libéré parce que les hommes, qui avaient commis le meurtre, l'ont avoué plus tard dans une prison spéciale de gatchatcha.

Mais, d'autres redoutent le moment où les tribunaux deviendront entièrement opérationnels.

Mbezuanda, une femme de Kibuye, est émotionnellement anéantie par son supplice aux mains de la milice hutu – et a également contracté le VIH.

Elle a peur de témoigner dans un tribunal public parce qu'elle dit que ce sera sa parole contre celle de l'accusé : il n'y a aucun autre témoin.

Sans personne pour la soutenir, Mbezuanda pense qu'il serait dangereux de témoigner. Elle est également préoccupée par la lenteur des tribunaux.

"Peut-être qu'au moment où cela commencera, je serai morte", affirme-t-elle.

Mais tout au moins, estime Elizabeth Onyango, les gatchatcha pourraient aider les Rwandais à parler ouvertement de ce qui s'est passé en 1994 plutôt que de le garder sous silence, comme cela a été le cas auparavant.

"Le Rwanda est une société où des gens, à cause de tout ce qu'ils ont subi – ne parlent pas vraiment", a constaté Onyango. "Les gatchatcha donnent aux populations une chance de commencer par parler du génocide".