NAIROBI, 19 mars (IPS) – Le Kenya s'est retrouvé aux prises avec une crise politique cette semaine, après le vote de la Conférence nationale constitutionnelle demandant que la nouvelle constitution du pays dépouille le président de ses pouvoirs et les transfère à un Premier ministre.
Les 629 délégués à la conférence (connue sous le nom de NCC) discutaient de l'avant-projet d'une nouvelle constitution depuis avril 2003. Parmi eux, se trouvent des ministres du gouvernement, des membres du parlement, des représentants des groupes civiques, des communautés religieuses et autres.
La décision de la NCC du 15 mars signifie que le Premier ministre du Kenya – à un poste nouvellement créé – nommera des ministres du cabinet, des vice-ministres et vice-Premiers ministres. Ces responsables seront ensuite confirmés par le président.
Divers délégués du gouvernement, qui sont farouchement opposés à une présidence affaiblie, ont quitté la NCC pour manifester leur désaccord sur la question – tandis que le gouvernement s'est, plus tard, retiré complètement du processus de l'élaboration de la constitution.
Sous la direction du vice-président Moody Awori et du ministre de la Justice et des Affaires constitutionnelles Kiraitu Murungi, les délégués ont protesté contre le rejet du rapport d'une Commission de conciliation et de consensus, présidée par l'évêque Philip Sulumeti. Ce rapport avait proposé un système dans lequel le Premier ministre aurait une certaine autorité, mais où la présidence garderait la plupart de ses pouvoirs.
"A moins que le rapport Sulumeti ne soit débattu, amendé et adopté, à moins que les votes auxquels on avait procédé auparavant ne soient annulés, et qu'(un) scrutin secret ne soit adopté comme méthode de vote, nous nous retirons de cette conférence", a averti Murungi.
La NCC a voté à mains levées. Les tentatives du gouvernement pour avoir un vote secret ont été rejetées par crainte de truquage du scrutin.
Toutefois, le départ d'Awori et de ses collègues n'avait pas réussi à empêcher les 340 délégués restants, avec à leur tête le président de la Commission de révision de la constitution du Kenya, Yash Pal Ghai, de mettre rapidement au vote la clause controversée qui traitait de l'exécutif. Tout l'avant-projet devrait être adopté ce vendredi (19 mars).
Le retrait du gouvernement du processus de révision a soulevé des questions sur ses engagements exprimés de doter le Kenya d'une nouvelle constitution.
Lorsque le gouvernement de l'Alliance nationale Arc-en-ciel (NARC) est arrivé au pouvoir en décembre 2002, il a promis au pays une nouvelle constitution dans les 100 premiers jours de son mandat. En décembre dernier, le président Mwai Kibaki a prorogé le délai jusqu'au 30 juin 2004.
Au nombre des ministres du gouvernement qui ont refusé de quitter la NCC, figuraient le ministre du Genre et des Sports Najib Balala, et son homologue des Routes et des Travaux publics, Raila Odinga. Ils ont voté avec le reste des délégués, renforçant les rumeurs d'une division dans l'administration de Kibaki.
Odinga, l'un des premiers partisans de la réforme constitutionnelle, a refusé de commenter les événements dramatiques à la conférence. "Je ne peux pas parler de l'acte du gouvernement", a-t-il dit à IPS.
Le processus de l'élaboration de la constitution a dressé le Parti démocratique libéral (LDP) d'Odinga contre son principal partenaire dans la coalition au pouvoir, le Parti de l'alliance nationale du Kenya (NAK) – dirigé par Murungi.
Les deux hommes ont recouru aux chamailleries et aux injures dans leur dispute sur le projet. Odinga, qui jouit d'un soutien massif parmi les délégués de la NCC et du public kényan, est perçu comme un candidat probable au poste de Premier ministre.
Le NAK, qui comprend des politiciens ayant des liens étroits avec le président, serait avantagé par une prolongation du statu quo.
Certains analystes ont une bien mauvaise opinion des actions du gouvernement.
"Nous commençons par glisser de nouveau vers la dictature, étant donné le langage qui est utilisé actuellement", a fait remarquer Mitch Odero, en référence aux exigences sur le rapport Sulumeti.
L'avant-projet de constitution devrait être remis au procureur général Amos Wako vendredi. Il le mettra sous forme de projet et le présentera au parlement dans l'intervalle de sept jours. Le parlement aurait dû rouvrir la semaine prochaine, mais mercredi soir Kibaki l'a reporté au 30 mars – pour soi-disant donner au gouvernement le temps de trouver une réponse au conflit constitutionnel.
Au début de ce mois, la NARC a envoyé au parlement deux nouveaux projets de loi qui peuvent, comme le craignent certains analystes, être utilisés pour modifier l'avant-projet de constitution.
Conformément à la législation actuelle, le parlement est obligé d'accepter ou de rejeter l'avant-projet présenté par la NCC dans sa totalité, sans faire des amendements.
Toutefois, le Projet de loi (amendement) sur la constitution du Kenya propose un référendum national sur le document.
Le Projet de loi sur la révision (amendement) de la constitution du Kenya, à son tour, permet au gouvernement de modifier l'avant-projet. C'est une loi que le gouvernement n'aura aucun problème à faire passer, selon le politologue Mutahi Ngunyi. "Tout ce dont a besoin le gouvernement est une majorité simple de 78 parlementaires, ce qu'il peut facilement rassembler", a-t-il indiqué à IPS. Les efforts pour modifier le rôle du président kényan résultent des préoccupations selon lesquelles la concentration de pouvoir dans la fonction du chef de l'Etat a conduit à des abus dans le passé.

