POLITIQUE-GUINEE: L'opposition se trouve à la croisée des chemins

CONAKRY, 7 jan (IPS) – L'opposition guinéenne, qui a subi un nouveau revers avec l'élection présidentielle controversée de décembre dernier, semble avoir du mal à trouver une stratégie cohérente pour réussir l'alternance en Guinée.

Les résultats officiels de l'élection du 21 décembre 2003, rendus publics par le ministre de l'Administration du Territoire, Moussa Solano, donnent le général Lansana Conté vainqueur avec 95,63 pour cent des plus de 4 millions de suffrages exprimés, sur un total de quelque 5 millions d'électeurs inscrits.

Le taux de participation est de 83 pour cent selon Solano, mais ce chiffre est contesté par certains leaders de l'opposition qui parlent de moins de 15 pour cent, soulignant l'absence remarquée des électeurs devant les urnes le jour du vote.

Conté, au pouvoir depuis plus de 19 ans, est actuellement très malade. Pour le scrutin de décembre, il a voté sans quitter son véhicule. Sa quasi-absence de la campagne électorale, menée par les responsables du Parti de l'unité et du progrès (PUP), au pouvoir en Guinée, n'a donc rien changé face à son challenger inconnu, Mamadou Bhoye Barry.

Après le boycott des principaux partis d'opposition, seul Barry – allié du pouvoir et crédité de 4,37 pour cent des suffrages – avait été retenu par la Cour suprême contre Conté, après avoir déposé un dossier de candidature et une caution de 25 millions de francs guinéens (environ 12.500 dollars US), non remboursable au cas où le candidat ne dépasserait pas la barre des 5 pour cent.

Barry s'était, à la surprise générale, auto-proclamé vainqueur de l'élection présidentielle avec 56,6 pour cent des voix quelques heures avant la publication des résultats officiels.

Pour Mamadou Bâ, porte-parole du Front républicain pour l'alternance démocratique (FRAD), regroupant les grands partis d'opposition, "Le ministre de l'Administration du Territoire a inventé des chiffres pour donner un semblant d'engouement au scrutin, mais l'opposition n'a pas échoué dans sa stratégie puisque les gens ont refusé d'aller voter". L'avis de Bâ n'est pas partagé par Sékou Decazy Camara, un responsable du PUP, au pouvoir qui soutient Conté. "Durant la campagne, nous avons fait les 33 préfectures de la Guinée et nulle part, nous n'avons vu d'opposition", a-t-il déclaré dans l'hebdomadaire guinéen 'Le Démocrate'.

"La Guinée est le seul pays au monde où les forces de l'ordre tirent à balles réelles sur une foule de manifestants. C'est de l'inconscience", souligne Bâ, faisant allusion à la manifestation ratée de l'opposition cinq jours avant le scrutin présidentiel.

"De toutes les façons, nous ne reconnaissons pas ce pouvoir. Nous allons nous organiser pour l'amener à respecter la démocratie dans notre pays", ajoute-t-il, sans préciser comment. Si l'opposition s'exprime beaucoup sur les questions de forme, elle est moins volubile sur ses propres dissensions de la période avant l'élection, comme celle sur la question relative à un candidat unique et à la décision même de boycott.

Charles Pascal Tolno, leader du Parti du peuple de Guinée (PPG), dont la candidature a été rejetée par la Cour suprême, s'est fâché avec ses camarades de l'opposition, après la décision de ces derniers de bouder le scrutin présidentiel. "Il était question de report de l'élection, mais pas de boycott", a précisé Tolno.

Pour sa part Siradiou Diallo, secrétaire général de l'Union pour le progrès et le renouveau (UPR) qui a boycotté le vote, avait totalement écarté l'idée d'une candidature unique de l'opposition contre Conté.

Selon Mamadou Lamarana Baldé, étudiant à Conakry, la capitale guinéenne, "cette élection est une farce qui discrédite à la fois le pays et le processus démocratique que Conté lui-même a initié depuis 1990, après sa prise du pouvoir par la force le 3 avril 1984".

Pour lui, "il faut savoir ce que l'on veut. Soit on s'inscrit dan0s la ligne des nations modernes avec des élections ouvertes, transparentes et impartiales, soit on revient au parti unique, comme sous Sékou Touré, où tout le monde savait au moins à quoi s'en tenir".

"S'il veut se maintenir jusqu'en 2010, sans heurts et sans casse, le président (Conté) est obligé de nommer un Premier ministre, avec de véritables pouvoirs, pour sortir le pays de l'impasse dans laquelle il se trouve actuellement", estime Mohamed Sylla, économiste.

La plupart des bailleurs de fonds, dont l'Union européenne (UE), ont refusé de financer l'élection dans un pays où la télévision et la radio sont la propriété exclusive de l'Etat.

Le Fonds monétaire international (FMI) a également bloqué tout décaissement en faveur de la Guinée, ce qui limite sérieusement la confiance des bailleurs de fonds à l'égard de ce pays d'Afrique de l'ouest.

Or, selon le ministère guinéen des Mines, les recettes de la bauxite, représentant une bonne partie du budget national, ont chuté de 250 millions de dollars à moins de 55 millions de dollars en deux décennies.

En outre, le franc guinéen (FG) poursuit une pente descendante, se dépréciant de jour en jour par rapport aux devises étrangères. Si en 1992, un dollar américain s'échangeait à environ 1.000 francs guinéens, sa valeur actuelle est de 2.000 FG.

L'euro, pour sa part, a fait un bond de 1.600 FG à plus de 3.000 FG au marché noir.

"Les opérateurs économiques refusent de rapatrier les devises générées par leurs ventes à l'extérieur à cause des incertitudes liées à la maladie du président", affirme un consultant à l'Assemblée nationale guinéenne, qui a requis l'anonymat.

Dans cette situation confuse, tous les regards sont tournés vers l'armée dont certains éléments ont été arrêtés puis libérés quelques jours avant l'élection présidentielle.