DROITS-ERYTHREE: La ferveur révolutionnaire se dissipe dans un climat de peur

ASMARA, 7 jan (IPS) – Jeune, agité, rien à faire et muet. Ceci résume fondamentalement la vie de n'importe quel jeune en Erythrée où la critique du gouvernement pourrait signifier des peines d'emprisonnement indéfinies.

Pour plusieurs Erythréens, un samedi soir dans un bistrot du centre d'Asmara signifie vider à longs traits la bière locale et regarder la seule chaîne de télévision du pays montrer des documentaires, produits par le gouvernement, sur la lutte pour l'indépendance de l'Erythrée vis-à-vis de l'Ethiopie.

"Aucune musique africaine ou même des chansons populaires Tigrinya. C'est juste ce truc révolutionnaire ennuyeux à la télévision", a affirmé un jeune, qui a donné seulement comme identité Tesfay.

Chaque samedi soir, Tesfay et ses amis traînent au bar de 'l'Hôtel Ala Scala' et il se plaignait qu'ils avaient peu de choix concernant les night-clubs de la capitale.

"Dans chaque bistrot d'Asmara, c'est la même chose. Les propriétaires de bar veulent apparaître comme des patriotes et ils allument leurs postes téléviseurs chaque fois qu'il y a ces documentaires révolutionnaires. Et le gouvernement sait qu'ils ont une audience captive", a déclaré Tesfay.

"Je pense que le gouvernement craint que les jeunes Erythréens ne perdent leur ferveur révolutionnaire. C'est un genre d'endoctrinement avec la propagande, un samedi soir", a-t-il ajouté.

Daniel, qui travaille avec une agence d'aide internationale, a dit qu'il a cessé de fréquenter les bistrots et snack-bars du centre-ville.

"Je ne peux simplement pas supporter ce truc qu'on m'oblige à regarder. Si c'est le week-end, je veux m'amuser un peu avec mes amis. Mais nous ne pouvons pas nous amuser dans les bistrots et snack-bars. Si nous critiquons publiquement ces soi-disant documentaires révolutionnaires, nous aurons de sérieux ennuis", a-t-il souligné.

Daniel a indiqué que les Erythréens devaient faire très attention à ne pas étaler leurs critiques du gouvernement et agir avec prudence en compagnie des étrangers.

"Dans les bistrots et snack-bars, il y a des policiers en civil partout.

Toutes les nuits, vous voyez les mêmes visages à la même table qui ne font que vous observer. Un mot dur contre le président ou le gouvernement et ils viennent à votre table, exhibent leurs cartes de policiers, et vous emmènent", a-t-il expliqué.

Les Erythréens doivent également faire très attention avec les étrangers.

"J'avais un collègue qui avait été accusé d'être un espion et emprisonné pendant six semaines parce qu'il était fréquemment aperçu en compagnie d'étrangers", a ajouté Daniel.

Le minuscule Etat de la mer Rouge, l'Erythrée, avec une population de 3,9 millions d'habitants, a obtenu l'indépendance à l'égard de l'Ethiopie en mai 1993 après un référendum supervisé par les Nations Unies. Mais il était de facto indépendant depuis 1991 sous un gouvernement provisoire présidé par le leader du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), Issayas Afewerki, qui est actuellement le chef de l'Etat et de gouvernement de l'Erythrée.

En 1991, le FPLE a vaincu l'armée éthiopienne après une guerre de libération de 30 ans, pour obtenir l'indépendance. Ancienne colonie italienne de 1890 to 1941, l'Erythrée a été fédérée avec l'Ethiopie et par la suite intégrée à l'Ethiopie en 1962.

Les Erythréens en Ethiopie, accusés de soutenir la guerre de libération de l'Erythrée, ont été victimes de sérieuses violations des droits humains sous l'ancien gouvernement de Mengistu Haile-Mariam et du régime du Dergue de 1974 à 1991. En 1991, le nouveau gouvernement éthiopien, qui était un proche allié du FPLE, a accepté l'indépendance de l'Erythrée.

Mais les relations entre les gouvernements d'Erythrée et d'Ethiopie, qui avaient été des alliés contre le Dergue, ont commencé par se détériorer à la fin des années 90. Les deux pays ont fait une guerre dévastatrice de deux ans, de 1998 à 2000, pour la frontière commune disputée.

Depuis l'indépendance, l'Erythrée a été présidée par un gouvernement et un seul parti politique basé sur le FPLE, dénommé actuellement Front populaire pour la démocratie et la justice.

"Il y a beaucoup de choses à apprendre de l'expérience érythréenne. Le FPLE a unifié sa société variée – moitié chrétienne, moitié musulmane, issue de neuf groupes ethniques distincts – en un mouvement national bien discipliné, hautement motivé, qui a pu, avec pratiquement aucun soutien extérieur, mettre à genoux les gouvernements éthiopiens successifs soutenus par les Américains et les Soviétiques", a déclaré l'éminent spécialiste des questions érythréennes, Dan Connell, dans son livre 'Contre vents et marées'.

"La synergie entre la libération nationale et la transformation sociale était la plus importante leçon à tirer de l'expérience érythréenne", a-t-il ajouté.

Ayant cheminé aux côtés des combattants de la guérilla du FPLE et s'étant mis à l'abri des tirs avec eux, Connell a fini par connaître intimement les leaders du pays. Mais ces dernières années, de plus en plus troublé par l'attitude répressive du gouvernement Afewerki vis-à-vis de l'opposition politique, il s'est surpris à passer d'un partisan de longue date à un critique.

A la rencontre de l'Association des études asiatiques à Boston le mois dernier, Connell a déclaré : "Ce qui arrive en Erythrée aujourd'hui est différent et beaucoup plus sérieux".

"Un mouvement politique, qui avait un degré exceptionnellement élevé d'autorité partagée et de prise de décision interactive, devient de plus en centralisé en temps de paix, et la direction autrefois collective se réduit de plus en plus en une autocratie pure et simple. Ceci n'est pas une continuation – c'est un revirement", a-t-il écrit dans une communication.

L'organisme de contrôle des droits de l'Homme, basé à Londres, Amnesty International, dans son dernier rapport sur l'Erythrée, a souligné qu'un grand nombre de gens se trouvaient en détention secrète sans accusation ni procès. Parmi eux, figuraient d'anciens membres du gouvernement qui demandaient des réformes démocratiques, des critiques du gouvernement, des journalistes et des Erythréens refusant le service militaire obligatoire.

Selon le rapport, le service militaire national, prolongé indéfiniment depuis 1994, est obligatoire pendant 18 mois pour des hommes et des femmes âgés de 18 à 40 ans, avec des devoirs de réserve supplémentaires pour tous les appelés sous le drapeau et les anciens combattants du FPLE démobilisés.

La peine pour l'évasion de la conscription ou la protestation contre le service militaire est de trois années d'emprisonnement.

Dawit, un diplômé de l'Université d'Asmara âgé de 22 ans, a fait son service national en 1998 et a été envoyé sur le front dans la guerre contre l'Ethiopie. Mais sa préoccupation, maintenant, est d'essayer de trouver un moyen de quitter le pays.

"Plusieurs jeunes Erythréens veulent aller à l'étranger, mais le gouvernement nous l'interdit et dit que nous devons nous tenir prêts pour servir le pays dans l'armée. Mon avenir est sombre ici et je veux juste partir", a-t-il affirmé.