POLITIQUE-AFRIQUE DE L'EST: La frontière Ethiopie-Erythrée encore litigieuse

ADDIS ABEBA, 5 nov (IPS) – Il semble ne pas y avoir de fin aux troubles qui secouent le processus de paix entre l'Ethiopie et l'Erythrée.

En 2000, les deux pays de la Corne de l'Afrique ont signé un accord en Algérie pour mettre fin à deux années de combats déclenchés par un litige frontalier. Le report sine die, la semaine dernière, du tracé des limites d'une frontière dans la zone disputée constituait un revers important pour les efforts de paix.

La Commission de délimitation de frontière pour l'Ethiopie et l'Erythrée basée à La Haye (EEBC), a indiqué jeudi dernier qu'elle ne pouvait pas commencer la démarcation de la frontière des deux pays, mais était "prête et disposée à commencer dès que les conditions le permettront".

La délimitation de la frontière était initialement prévue pour mai, ensuite juillet et finalement le mois dernier. L'annonce de la semaine dernière marquait la première circonstance dans laquelle la EEBC a annoncé un report, sans une nouvelle date, pour le démarrage des travaux. La déclaration de la EEBC a été lue aux journalistes dans une vidéo-conférence entre Addis Abeba et Asmara, la capitale de l'Erythrée, par Bindley-Taylor Sainte, la porte-parole de la Mission des Nations Unies en Ethiopie et en Erythrée (MINUEE). La MINUEE dispose présentement de 4.200 hommes déployés dans une zone tampon de 25 kilomètres – appelée la zone temporaire de sécurité – entre les deux Etats. Sainte a déclaré que l'ONU et la communauté internationale étaient engagées dans des discussions pour régler les différends des deux pays, et ramener une paix durable entre eux.

"Permettons à la communauté diplomatique de faire de (son) mieux. Je n'ai rien à ajouter sur ce que pourrait être l'issue", a-t-elle indiqué aux journalistes.

Des inquiétudes sur le processus de paix en difficulté ont été exprimées pendant la réunion du mois dernier dans la capitale ougandaise, Kampala, de l'Autorité intergouvernementale sur le développement (IGAD) – un regroupement régional qui comprend l'Erythrée, l'Ethiopie, la Somalie, Djibouti, le Kenya, le Soudan et l'Ouganda. Un appel a été lancé au cours des discussions pour que l'actuel président de l'IGAD, le président ougandais, Yoweri Museveni, s'implique davantage dans le processus, avec le président de l'Union africaine, Joachim Chissano, qui est également président du Mozambique. Mais les positions se durcissent entre l'Ethiopie et l'Erythrée, et la récente visite de l'adjoint au sous-secrétaire d'Etat américain aux Affaires africaines, Donald Yamamoto, s'est déroulée sans aucun signe visible de progrès.

La dure réalité est que trois ans après la signature de l'Accord de paix d'Alger, les deux pays ne se parlent toujours pas, et durant ces derniers mois, ils ont publié des déclarations et communiqués de riposte réciproques.

La guerre éthiopio-érythréenne, qui a commencé en 1998, était la plus grande dans le monde à l'époque, surpassant le conflit du Kosovo en termes de morts et de blessés, de troupes impliquées et de civils déplacés. Le nombre de morts et de blessés était estimé à 100.000. Près d'un demi-million d'hommes étaient impliqués, et 600.000 civils déplacés.

Au cœur du problème, se trouvait la ville frontalière de Badme, où la guerre a commencé premièrement. Elle est actuellement administrée par l'Ethiopie. Toutefois, conformément à la décision de la EEBC – prise en avril 2002 – la ville sera en fin de compte rétrocédée à l'Erythrée. Aussi bien l'Erythrée que l'Ethiopie ont indiqué qu'ils étaient liés par les décisions de la EEBC dans la délimitation de la frontière entre les deux pays, comme énoncé clairement dans l'Accord d'Alger. Mais l'Ethiopie a déclaré, le mois dernier, qu'elle n'accepterait pas la décision de la EEBC sur Badme, et a prévenu que la décision de la commission constituait une formule pour l'instabilité continue. Des membres de la communauté tigréenne d'Ethiopie se seraient opposés à la décision de Badme parce qu'ils craignent de perdre l'accès aux tombes ancestrales situées dans la zone. Il y aurait également une école de pensée dans le pays qui s'oppose à ce qu'on donne un quelconque territoire à l'Erythrée; ceci au motif que la sécession de l'Erythrée vis-à-vis de l'Ethiopie en 1993 a déjà porté un coup au pays en l'amputant de son accès à la Mer Rouge.

En septembre, le Premier ministre éthiopien Meles Zenawi, lui-même un Tigréen, a demandé au Conseil de sécurité des Nations Unies de créer un organisme alternatif pour délimiter les parties disputées de la frontière "d'une façon juste et légale afin d'assurer une paix durable dans la région".

Mais le Conseil de sécurité a rejeté les appels de l'Ethiopie pour la création d'une nouvelle institution. Dans une réponse d'une page, elle a demandé au gouvernement de Zenawi de mettre en œuvre la décision controversée de l'EEBC sur Badme.

Selon Zenawi, la seule façon de sortir de l'impasse actuelle est d'engager d'autres négociations avec l'Erythrée.

Mais l'Erythrée a dit catégoriquement qu'elle n'entamerait pas le dialogue, et qu'elle voulait que la communauté internationale fasse pression sur l'Ethiopie pour qu'elle accepte la décision de Badme.

"La question n'est pas juste le retard dans la délimitation… ce qui semble être en jeu, actuellement, c'est tout l'Accord d'Alger", a indiqué, à la British Broadcasting Corporation (BBC), Yemane Gebremeskel, chef du cabinet du président érythréen.

"La question fondamentale est : pourquoi est-ce que cela est en train d'être toléré par la communauté internationale?", a-t-il demandé. La question maintenant est de savoir si les Nations Unions peuvent continuer les opérations de maintien de paix dans la zone disputée plus longtemps qu'elles ne l'avaient initialement prévu.

A 250 millions de dollars par an, la mission de maintien de paix n'est pas bon marché. Dans son rapport de septembre au Conseil de sécurité, qui incluait un appel au renouvellement du mandat de la MINUEE, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a souligné que les ressources de l'institution mondiale étaient limitées – et qu'on avait également besoin des forces de maintien de paix ailleurs en Afrique.