CANCUN, 17 sep (IPS) – La cinquième conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) s'est achevée à Cancun par un échec que les pays africains amputent aux pays du Nord Etats-Unis en tête – pour avoir refusé de prendre en compte leurs préoccupations.
"Les pays en développement sont venus ici pour avoir un accord qui correspond à leurs exigences", déclare Céline Chévariat, responsable de l'organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam à Genève.
"Je me réjouis aujourd'hui et j'espère que cet échec va permettre, à l'avenir, à nos vis à vis de se rendre compte que l'Afrique ne sera plus une variable d'ajustement", lance la ministre sénégalaise du Commerce Aicha Agne Pouye.
Selon Pouye, "C'est un tournant décisif dans les rapports entre le Nord et le Sud, qui va créer le déclic pour permettre plus d'organisation, d'efficacité car beaucoup plus souvent, nous avons perdu beaucoup de temps avec des incohérences". "Nous allons renforcer la cohésion, éviter la dispersion et l'affaiblissement; et je suis certaine que ce déclic va permettre un développement durable que nous attendons", ajoute-t-elle.
Les travaux de la 5ème conférence ministérielle de l'OMC de Cancun (10-14 septembre) devaient évaluer l'agenda de développement de Doha (2001) dont le cycle se termine l'année prochaine, et prendre de nouveaux engagements pour relancer les négociations sur des questions restées en suspens en 1996 à Singapour, comme les marchés publics, les investissements.
Mais les pays en développement ont exigé d'abord une évaluation des acquis de la conférence de Doha avant tout nouveau cycle de négociations.
L'agriculture était, pour les pays africains, la priorité, un secteur pour lequel ils réclament l'élimination – prévue depuis Doha – des subventions massives que les nations développées accordent à leurs producteurs et qui faussent les règles du commerce international.
Le sommet a notamment enregistré le plaidoyer en faveur des producteurs de coton de l'Afrique de l'ouest et du centre pour qui des voix se sont élevées pour réclamer des compensations à Cancun de la part des pays de l'Union européenne et des Etats-Unis dont les subventions menacent de ruiner la vie de plus de 10 millions d'Africains.
En outre, un groupe de 11 pays africains dont le Nigeria, le Kenya et l'Ile Maurice a souligné, à la mi-août, "l'importance cruciale de créer un processus de prise de décisions transparent, démocratique, prenant en compte l'avis de tous".
"Les pays africains et leurs partenaires au sein des ACP (Afrique Caraïbe Pacifique), appuyés par d'autres pays en développement, ont refusé de céder à la manipulation et à la pression des pays développés qui n'ont pas voulu faire de concessions sur leurs intérêts", explique Teteh Hormeku, activiste de l'ONG Thirld World Network.
Pour Hormeku, la débâcle de la conférence est une victoire pour l'unité d'action des pays africains, les plus faibles face aux puissants.
"Aujourd'hui, les pays du Nord doivent mettre fin à leur arrogance car ils ne peuvent pas éternellement humilier et subjuguer les pays pauvres". "Mais l'important pour les pays africains, c'est de maintenir leur cohésion afin que les pays du Nord comprennent leur détermination à rester fermes et unis pour obtenir que les négociations soient sincères et empreintes de respect mutuel", ajoute Hormeku.
Dans sa déclaration finale, l'OMC, qui parle de "contre-temps" à propos de l'échec des négociations, s'est engagée à travailler à mettre en œuvre fidèlement et pleinement les déclarations et décisions de Doha.
"Nous avons accompli des progrès considérables. Toutefois, il reste encore du travail à faire dans certains domaines clés pour nous permettre d'avancer vers la conclusion des négociations de manière à nous acquitter des engagements que nous avons pris à Doha", souligne la déclaration.
Pour les organisations de la société civile africaine, regroupées au sein du Réseau africain pour le commerce (ATN), l'échec des négociations de Cancun est lié aux mêmes causes qui avaient conduit à l'impasse à Seattle, aux Etats-Unis, en 1999, lors de la troisième conférence ministérielle de l'OMC.
"Cela devrait servir de leçons aux pays riches ainsi qu'au puissant système du commerce international qui doivent comprendre que le temps ne joue plus en leur faveur", estime l'ATN.
Les positions se sont durcies samedi lorsque, ignorant les préoccupations des pays africains et des autres nations en développement, l'OMC a publié un projet de déclaration finale incluant le lancement de négociations sur les questions dites de Singapour (les marchés publics, les investissements, la concurrence et la facilitation des échanges). Or, les pays africains refusent de voir figurer ces questions à l'ordre du jour de cette 5ème conférence sans aucune avancée dans le domaine de l'agriculture où les nations développées ont tout simplement refusé de toucher aux subventions qu'ils accordent à leurs producteurs.
"Déjà, les accords de l'OMC sont difficiles à mettre en œuvre; on n'a pas fini cette mise en œuvre qu'on veut nous engager sur un processus qu'on n'a pas clarifié", explique Sourabié Ouattara, membre de la délégation du Burkina Faso.
Sur le dossier du coton qui a dominé les travaux de la conférence, le projet de déclaration reconnaît l'importance du coton pour le développement d'un certain nombre de pays pauvres, et comprend "la nécessité d'une action urgente pour traiter les distorsions des échanges sur ces marchés".
La déclaration, qui lie le dossier du coton au problème des fibres synthétiques et artificielles ainsi que des textiles, invite le directeur général de l'OMC à travailler avec les institutions de Bretton Woods et la FAO pour "orienter effectivement les programmes et les ressources existants vers la diversification des économies dans lesquelles le coton représente la majeure partie du produit intérieur brut (PIB)".
Pour les Africains, ce texte, qui les renvoie aux programmes d'ajustement structurel pour régler le problème du coton, était inacceptable. "En fait, la déclaration voulait tout simplement pousser les pays africains à s'engager à discuter d'autres sujets qui correspondent aux agendas des Etats-Unis et de l'Union européenne", selon les ONG.
"Cette déclaration signifiait seulement le suicide des peuples africains.
Nous l'avons donc rejetée parce que nous n'avons pas le mandat de continuer à nous engager dans des accords qui vont appauvrir nos peuples. Maintenant, nous pouvons retourner et dire à nos populations que nous sommes avec elles dans la lutte contre la pauvreté", déclare Elizabeth Aylor du Réseau pour les politiques économiques des femmes africaines, basé en Ouganda. "Nous devons trouver une autre alternative qui prend en compte nos questions développement".
"L'Afrique a tenu malgré l'échec, c'est une première", estime François Traoré, président de l'Union nationale des producteurs du Burkina. "Nous allons poursuivre la lutte en disant à nos frères restés à la maison que nous n'avons pas été à Cancun pour rien et qu'il y a eu au moins une grande attention à notre sort", affirme Traoré. Selon la Banque mondiale, la réduction des tarifs douaniers et autres mesures protectionnistes permettrait à près de 144 millions de personnes – vivant avec moins de deux dollars par jour – de sortir de la misère d'ici à 2015.

