YAOUNDE, 11 août (IPS) – Des voies s'élèvent déjà pour dénoncer les promesses non tenues du consortium chargé d'exploiter le pétrole tchadien, et les impacts de grande portée que l'oléoduc Tchad-Cameroun risque d'avoir autant sur l'environnement que sur la société.
"Il y a déjà beaucoup à dire des conséquences actuelles de ce projet qui a duré presque trois ans, patronné par la Banque mondiale, pour la construction d'un oléoduc de 1.070 km qui va canaliser le pétrole depuis les chantiers du Tchad, à travers les denses forêts humides du Cameroun habitées par les Pygmées, jusqu'aux côtes camerounaises sur l'océan Atlantique", a déclaré à IPS, Eugénie Makondo Ndemba, représentante camerounaise du Mouvement mondial pour les forêts tropicales.
Entrées dans le pipeline depuis le 14 juillet à partir du site d'exploitation de Komé dans le sud du Tchad, les premières gouttes de brut tchadien sont attendues à Kribi, sur la côte atlantique du Cameroun, vers la fin du mois de septembre, a indiqué Miche Gallet, directeur général de la Cameroon Oil Transportation Company (COTCO).
Le consortium, constitué par Exxon Mobil Corporation et ses partenaires Chevron Texaco Corporation et Petronas of Malaysia, avait débarqué dans la région avec des promesses alléchantes de "développement", d'emploi et de progrès. "La plupart des emplois ont été temporaires et n'ont duré que quelques semaines ou quelques mois", a affirmé Ndemba. De sources proches de la COTCO, seuls quelque 400 Tchadiens auront des emplois réguliers comme petits salariés – chauffeurs ou gardes de sécurité.
Au Cameroun, les emplois ne dépasseraient pas 100, y compris les 25 matelots de service sur le 'Komé-Kribi I', un immense bateau-tanker flottant de stockage, situé à 12 km au large de la cité balnéaire Kribi, d'une capacité de deux millions de barils.
Le salaire moyen des Tchadiens et des Camerounais travaillant sur l'oléoduc varie entre 197 et 219 euros par mois, respectivement 129.232 et 143.664 francs CFA. Ce qui est bien au-dessous des revenus des travailleurs étrangers, même s'il est le quintuple du salaire minimum au Tchad ou au Cameroun, qui tourne autour de 30.000 FCFA (l'équivalent de 45 euros). Au moment où les premières gouttes de pétrole sont attendues sur le 'Komé-Kribi I' dans la deuxième moitié de septembre, des critiques montent sur le terrain, dénonçant les promesses non tenues inhérentes aux retombées économiques et sociales de l'oléoduc. "A Mpango, peuplé d'environ 700 habitants, à quelques kilomètres de la fin de l'oléoduc sur la côte atlantique du Cameroun, une annonce affichée au mur d'une des maisons du chef de village, M. Menye Savah, offre des postes sur l'oléoduc", explique Claire Ekolle, coordonnatrice de l'organisation non-gouvernementale (ONG) Centre d'appui aux femmes et aux ruraux (CAFER).
"Mais le chef a dit que seuls 10 résidents avaient pu obtenir des postes, tous à terme", ajoute-t-elle. Le consortium avait également promis de remplacer l'école de Mpango, un bâtiment à une seule salle, en matériaux provisoires, rongés par les termites et couvert de tôles rouillées, pour compenser la perte de terre provoquée par l'oléoduc et les inconvénients causés par sa construction, comme la pollution du ruisseau où le village prend de l'eau. Pour Louis Minko Minko, originaire de Kribi, "La nouvelle école est toujours très nécessaire, et c'est surtout de cela que nous allons nous souvenir à propos de l'oléoduc". "Il y a eu du positif et du négatif, mais les changements n'ont pas été grands. Nous avons cru que ce serait un projet de développement, mais ce n'est pas ce qui est arrivé", selon Gabriel Owona, ingénieur au ministère des Mines et de l'Energie du Cameroun. "Ce qui est louable des efforts du consortium dans le social, c'est son plan d'indemnisation par lequel 10 millions de dollars ont été payés à des milliers de personnes au Tchad et au Cameroun. Tous ceux que l'oléoduc a déplacés ou dont les cultures ont été momentanément perturbées sont éligibles", a expliqué à IPS, Augustine Broh Ndum, secrétaire permanent au Comité de pilotage et de suivi du pipeline (CPSP).
Les bénéficiaires avaient le choix entre l'argent liquide et du matériel comme des charrues, des moulins, des machines à coudre, des bicyclettes, des pompes à eau, des décortiqueuses d'arachides, des matelas, des casseroles et des matériaux de construction. Mais la plupart des compensations payées ont été utilisées pour couvrir des besoins immédiats. Les Pygmées habitant les forêts tropicales camerounaises ont, eux aussi, subi les effets de l'oléoduc, puisque leurs communautés ont été perturbées, mais elles n'ont reçu, en retour, que des avantages économiques négligeables.
"Pendant la construction de l'oléoduc, le petit gibier s'est enfui plus loin dans les fourrés, des arbres fruitiers sont coupés, et des plantes médicinales ont disparu. Trois hommes seulement, sur une vingtaine dans le village, ont trouvé du travail temporaire", a révélé, déçu, le chef du village Maboulo, Edouard Massono Mossenga. Le consortium pétrolier avait envoyé, à plusieurs reprises, des représentants à Maboulo, et promis de construire de nouveaux logements en compensation. "Ils ont passé deux ans à faire des promesses, mais nous attendons toujours", a ajouté Mossenga. "C'est comme un grand arbre qui meurt et tombe dans la forêt. Vous pouvez attendre et encore attendre, il ne va jamais plus se redresser". "Ces derniers temps, nous avons été témoins d'une sorte de tour de passe-passe de la part des transnationales. Il paraît qu'elles n'ont plus de but lucratif, et qu'elles sont poussées uniquement par leur engagement social vis-à-vis des pauvres. Elles déclarent qu'elles apportent des projets de développement, et non des projets commerciaux. Elles veulent faire du joli", ironise Mossenga. Mais les gens ne sont pas dupes. Oliver Mokum, du bureau camerounais de l'ONG Catholic Relief Services (CRS) basée aux Etats-Unis, qui surveille l'évolution de l'oléoduc, reconnaît que "le consortium s'est beaucoup vanté d'être un 'projet de développement', insistant sur la manière dont il allait réduire la pauvreté. Mais, au bout du compte, ce n'est qu'un projet pétrolier de plus".

