BANIKOARA, nord du Bénin, 16 mai (IPS) – Gnoulla Yempabou, un jeune Burkinabè, venu à 16 ans à Banikoara, au Bénin, comme manœuvre dans les champs de coton, a commencé, à 18 ans, à s'intéresser peu à peu au trafic d'enfants, moins dur et plus rémunérateur.
Monté derrière une moto, conduite par son patron, un paysan de Banikoara auprès de qui il a été placé, Yempabou déclare se rendre au Burkina Faso, situé à environ 60 km au nord-ouest de Banikoara. Il va chercher des "manœuvres" à son patron pour la prochaine saison cotonnière. "De toutes les façons, il est bien plus facile d'être ouvrier agricole au Bénin qu'au Burkina Faso où la terre est très dure à travailler", fait-il remarquer. La commune de Banikoara, située à plus de 700 kilomètres au nord de Cotonou, s'est toujours vantée d'être le grenier du pays par sa production agricole, notamment la production du coton, principale culture d'exportation du Bénin. La commune compte plus 150.000 habitants. "Mais, la culture du coton a favorisé à Banikoara l'émergence de deux phénomènes : le travail et le trafic des enfants. Ce sont deux phénomènes très développés et dramatiques que nous vivons tous les jours dans notre commune", déplore le maire de Banikoara, Daniel Sabi Sabidaré. La seule culture de coton rapporte à Banikoara un revenu annuel d'environ 13 milliards de francs CFA (environ 22,8 millions de dollars US), avec plus de 60.000 tonnes sur les 350.000 tonnes produites au Bénin. Mais à Banikoara, rares sont les enfants qui vont à l'école. Il n'y a pas d'école dans certains villages, ou alors, si l'école existe, elle est très éloignée des habitations, ou elle ne dispose pas d'enseignants, raconte Adama Tobou, un des animateurs-enquêteurs de l'organisation non gouvernementale (ONG) Afrique 3ème millénaire-Cercle de réflexion, qui lutte contre le trafic et le travail des enfants. De même, les parents ont un besoin toujours plus grand de main-d'œuvre dans les champs de coton. Ils préfèrent alors envoyer leurs enfants au champ plutôt qu'à l'école. C'est ainsi que progressivement, la main-d'œuvre enfantine est devenue la plus prisée à Banikoara parce que "docile et bon marché", explique Tobou. "Un paysan peut avoir en moyenne 10 enfants dans sa ferme par exemple", raconte Gilbert Kogrembo, vice-président de l'ONG Afrique 3ème millénaire-Cercle de réflexion, basée au Bénin. Les enfants, âgés de six à 17 ans, dorment dans les fermes, dans des conditions difficiles. Ils travaillent pendant une moyenne de dix heures par jour. Ils sont souvent mal nourris et se contentent de bien peu de choses, explique-t-il. Pris au piège de la main-d'œuvre docile et bon marché, les paysans de Banikoara ne se sont pas contentés d'employer seulement leurs enfants dans leurs champs. Ils ont commencé à employer aussi des enfants venus du Burkina Faso, pays voisin du Bénin. Ainsi naît une nouvelle activité florissante dans la commune : le trafic d'enfants. A pied, à vélo ou en voiture, les trafiquants d'enfants, béninois et burkinabè, parcourent les routes poussiéreuses du Bénin et du Burkina Faso à la recherche d'enfants à placer auprès des paysans de Banikoara. "Tout ce qui intéresse ces enfants burkinabè, ce sont les 60.000 FCFA (environ 105 dollars US) qu'ils vont pouvoir ramener chez eux à la fin de la saison, et les honneurs qu'ils vont tirer de leur séjour au Bénin", affirme Orou Mahamé Douné, chef de l'arrondissement de Soroko, frontalier du Burkina Faso. Pour le jeune Burkinabè, dit-il, "séjourner au Bénin est une fierté, un honneur. Le jeune qui séjourne au Bénin est jugé plus valeureux que celui qui n'a jamais connu ce pays. Le premier a plus de chance d'avoir une femme que le second. Il plaît aux filles et la communauté lui confie plus de responsabilités. De telles considérations ne peuvent que favoriser le trafic", déplore Douné. Sensible aux proportions alarmantes que prend le phénomène, l'ONG Afrique 3ème millénaire-Cercle de réflexion a conçu un projet visant à arracher des champs de Banikoara 400 enfants béninois et burkinabè dont le travail contribue à faire de cette commune la première productrice de coton au Bénin. Dénommé "Projet d'appui à la prise en charge et à la réinsertion des enfants victimes des pires formes du travail et du trafic dans le secteur agricole de la commune de Banikoara", le projet de l'ONG est financé par le Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC), un département du Bureau international du travail (BIT). Le projet a démarré en avril avec pour objectif essentiel de réussir, en une année, à retirer des champs de coton et à scolariser ou insérer dans le secteur de l'apprentissage, 400 enfants, explique le président de l'ONG, Cossi Bossou. Le projet a commencé par des séances de sensibilisation sur les méfaits du trafic et du travail des enfants dans les 10 arrondissements de la commune de Banikoara : sensibilisation des chefs de ménage, des groupes de femmes et d'hommes, des responsables de l'éducation, mais aussi des autorités villageoises et communales. Dans une deuxième phase, les animateurs-sensibilisateurs de l'ONG feront des enquêtes statistiques pour connaître le nombre exact d'enfants employés dans les champs de coton. La dernière phase du projet consistera à retirer 400 de ces enfants des champs et à envoyer à l'école ceux qui sont encore en âge de scolarisation, et les autres, dans des centres d'apprentissage. "Connu et respecté pour son expérience démocratique, le Bénin a malheureusement aussi la triste réputation d'être une plaque tournante de cette traite honteuse d'enfants en âges scolarisables", déclare Florent Adégbidi, coordonnateur de l'IPEC-BIT au Bénin. Le pays s'affiche comme zone pourvoyeuse et de transit d'enfants vers le Nigeria, le Gabon et la Côte d'Ivoire, mais également comme zone d'accueil de milliers d'enfants burkinabè et nigériens travaillant dans des activités agricoles, notamment dans les champs de coton. L'IPEC-BIT a financé le projet pour un an à 59.000 dollars US et y fonde de "grands espoirs", selon Adégbidi.

