SAN PEDRO, Côte d'Ivoire, 17 jan (IPS) – Lorsque, aux premières lueurs du jour, des pirogues creusées dans un tronc d'arbre commencent à ramer devant la mitrailleuse à large-calibre dressée à l'entrée du port de San Pedro (sud-ouest de la Côte d'Ivoire), les soldats stationnés là sourcillent à peine.
Ce ne sont pas les pêcheurs, se lançant sur l'Océan Atlantique avec leurs hameçons, filets et voiles artisanaux qui les inquiètent.
Se trouvant dans l'un des plus importants ports de l'Afrique de l'ouest, les soldats sont préoccupés par une chose : empêcher la guerre de leur pays de menacer un cinquième de l'exportation mondiale de cacao, chargé par milliers de tonnes chaque jour sur les trains conteneurs amarrés dans les environs.
"Il y a cinq fois plus de soldats ici maintenant qu'autrefois", affirme Bernard Koumassi, représentant d'une compagnie de navigation au port. "Nous avons un accord avec l'armée pour assurer la continuation de l'exportation du cacao".
La Côte d'Ivoire, premier producteur de cacao au monde, est en guerre depuis près de quatre mois, et les combats sont maintenant à 100 kilomètres de San Pedro, le deuxième plus grand port du pays.
Au cours de chaque semaine qui passe, les coups de feu, les raids d'hélicoptère, les mouvements de troupe, et les contrôles militaires, qui terrorisent la population, menacent également de détruire le plus important produit agricole de cette nation – une culture utilisée pour faire la majeure partie des chocolats du monde.
Quarante pour cent du cacao mondial vient de la Côte d'ivoire, et la moitié de la récolte nationale passe par le port de San Pedro.
A mi-chemin de la principale saison et avec la guerre qui est à moins d'une matinée de marche, le port est encore animé – des chariots élévateurs allant à toute vitesse des semi-remorques à plateaux aux entrepôts et ensuite aux trains conteneurs puisque beaucoup d'autres bateaux attendent leur tour au large pour se mettre à quai.
Mais l'animation porte en elle une tension palpable – une tension nouvelle pour la Côte d'Ivoire, autrefois l'un des pays les plus stables et les plus prospères en Afrique.
"Tout le monde veut envoyer sa récolte au même moment, il y a donc une congestion terrible", affirme Francis N'Guessan, un superviseur au port.
"Nous craignons que la guerre ne ruine tout".
La guerre a commencé le 19 septembre lorsqu'un groupe rebelles a essayé de renverser le président Laurent Gbagbo et s'est emparé de la moitié nord du pays.
Deux autres factions rebelles ont fait leur apparition à la fin-novembre, s'emparant d'une série de villes dans l'ouest de l'ancienne colonie française. Le conflit s'est depuis lors étendu au sud-ouest, riche en cacao, avec des combattants libériens – connus pour l'usage de la drogue et une violence aveugle – rejoignant les rangs des rebelles.
Tous les rebelles accusent le gouvernement d'attiser la haine ethnique, et veulent que Gbagbo démissionne. Les rebelles de l'ouest ont identifié San Pedro comme l'un de leurs principaux objectifs.
Alors que la France, qui a plus de 2.000 soldats en Côte d'Ivoire, et les médiateurs de l'Afrique de l'ouest se battent pour aider à résoudre la crise, la guerre a complètement bouleversé la vie de tous ceux qui participent à faire parvenir dans le monde un assez gros morceau du cacao de Côte d'Ivoire.
Un couvre-feu imposé depuis le début du conflit, sur l'ensemble du territoire, a compliqué le recrutement habituel du personnel du port, qui travaille 24 heures sur 24. "Nous avions l'habitude de travailler toute la nuit durant sans problème", affirme N'Guessan. "Maintenant, nous avons besoin d'escortes armées pour travailler et il est difficile de fournir de la nourriture et de l'eau aux travailleurs. Cela nous coûte beaucoup d'argent".
Pour les centaines de manœuvres employés pour sortir les graines de cacao de leurs sacs d'emballage sales afin de les charger sur des convoyeurs qui les déposent à leur tour sur des conteneurs d'expédition de plusieurs tonnes, un travail pénible et sous payé s'est compliqué davantage.
"La guerre a fait qu'il est très difficile de trouver du travail chaque jour", affirme Bamba Moussa, un manœuvre du port, âgé de 24 ans. "Aux postes de contrôle, les soldats pensent que nous sommes des rebelles parce que nos familles viennent du nord".
Moussa est le chef d'une équipe de huit manœuvres, qui peut gagner chacun près de sept dollars US quand la chance est de leur côté, dit-il, s'ils arrivent à ouvrir assez de sacs de cacao pour remplir 10 conteneurs d'expédition de deux tonnes.
Dans la région fertile autour de San Pedro, des agriculteurs abandonnent des hectares de cacao, laissant leurs cultures pourrir dans les champs au moment où ils fuient les combats.
A l'aube du 1er janvier, Anne-Marie Bozoua a été réveillée par le son de l'explosion d'une grenade et des coups de feu à Neka, un village près de la frontière libérienne, à quelque 120 km de San Pedro.
"J'ai pensé que c'était notre armée qui fêtait la nouvelle année", affirme-t-elle depuis un centre de fortune de la Croix-Rouge, accueillant des personnes déplacées à San Pedro, où elle se remet d'une blessure par balle à son bras droit et d'un coup de crosse de fusil à la tête. Les insurgés "se sont emparés de plusieurs camions de cacao et ont rempli trois sacs de riz avec l'argent qu'ils ont volé", ajoute Bozoua, qui déclare que les combattants ont attaqué son village depuis le Libéria. "Je les ai vus trancher la gorge à un homme et tirer sur un autre à la poitrine.
Son corps était transpercé partout par des balles".
Tout juste à la sortie de la voie venant du centre de la Croix-Rouge, on peut voir les enceintes de certaines des plus riches compagnies d'exportation du cacao au monde, séparées par un mur, où persiste une atmosphère publique de calme et de normalité tenace.
"Je ne sais pas pour les autres, mais nous, nous avons un bon stock à notre disposition", affirme Pierre Ouattara, directeur des opérations pour la branche cacao de la compagnie "Archer Daniels Midland". Même s'il concède que la récolte de cette année ne sera pas à la hauteur de celles des années précédentes, il insiste pour dire que l'exportation de cacao a "à peu près le même rythme que d'habitude. Nous ne sentons aucune panique".
Mais dans les champs non loin des bureaux climatisés de la direction, il y a le chaos. "Le cacao n'entre pas du tout", affirme un marchand libanais basé à San Pedro, qui n'a donné pour seul nom que Attie.
Les rebelles se sont emparés de 12 de ses camions de cacao près de Neka, affirme Attie, ils y ont pillé ses magasins de stockage, et ont gardé en otage son fils pendant trois jours.
Depuis des années, à la mi-janvier, il achetait déjà plus de 20.000 tonnes de graines de cacao auprès des agriculteurs pour les vendre aux grandes sociétés d'exportation.
"Cette année, je n'ai même pas encore acheté 3.000 tonnes", déclare-t-il.
"Notre travail est complètement paralysé".

