ABIDJAN, 14 jan. (IPS) – Depuis l'éclatement de la rébellion le 19 septembre en Côte d'Ivoire, les écoles sont fermées dans les zones de guerre où les kalachnikov ont remplacé les stylos et les cartables d'élèves, provoquant des déplacés et des surcharges dans les classes des régions sous contrôle gouvernemental.
Dans les zones de combat, des élèves sont enrôlés volontairement ou non depuis le début de la rébellion armée. Agés pour la plupart de 13 à 18 ans, ils vont jouer le rôle d'enfants soldats. A Bouaké, fief de la rébellion du nord, la télévision des rebelles, dénommée "TV notre patrie", présente les entraînements des jeunes recrues. Les dioulas originaires du nord, musulmans en majorité, sont suspectés par le régime en place d'être les complices des rebelles. Alpha Soumahoro, un jeune lycéen de la ville de Bouaké, passé du coté de la rébellion, ne dément pas : "On a trop marginalisé les dioula, j'en suis un. Nous nous battons pour la reconnaissance de notre identité. Plus jamais, personne ne dira que nous sommes des ivoiriens de seconde zone".
A Odienné, dans le nord-ouest de la Côte d'Ivoire, à la frontière de la Guinée, un enseignant du lycée de cette ville témoigne : "J'étais ahuri de voir certains de mes élèves enrôlés qui en étaient fiers. Ils m'ont même empêché de quitter la ville. Tout en me disant : Monsieur, aujourd'hui, c'est nous les maîtres. Ils étaient sans doute sous l'effet d'un stimulant.
D'autres, plus lucides, m'ont aidé à sortir de la ville avec ma famille".
Du côté du régime à Abidjan, c'est pratiquement la même situation où quelque 3.000 jeunes ont été enrôlés dans les rangs de l'armée régulière. A l'appel du gouvernement, des étudiants ont répondu présents, sacrifiant momentanément leurs études pour "sauver la République". A la question de savoir s'ils ne seront pas assimilés à des enfants soldats, l'un d'entre eux, Yannick Kouassi affirme : "C'est de manière volontaire que nous nous sommes inscrits pour défendre notre nation, il n'est aucunement question pour moi de revendiquer quoi que ce soit après la guerre. L'objectif est clair : libérer le pays". Les établissements scolaires et universitaires des villes assiégées étant fermés, le gouvernement ivoirien tente de faire face au flux impressionnant des déplacés de guerre au nombre desquels des élèves et étudiants. Les autorités décident le déploiement des enseignants et des élèves dans les zones sous contrôle gouvernemental. La proportion de zones assiégées atteint, selon le ministre de l'Education nationale, Michel Amani N'guessan, près de la moitié du système éducatif du pays, si l'on inclut Daloa, une ville de l'ouest libérée où la reprise des cours a été mise en mal par l'entrée des rebelles dans la localité. Avant l'initiative gouvernementale, de nombreux élèves s'étaient déjà inscrits dans différents établissements, provoquant des surcharges dans les classes et rendant plus difficile la tâche des enseignants. Aux premières heures de la crise, ce sont au total 5.225 élèves du préscolaire et 403.977 du primaire, 84.280 du secondaire et 71.526 enseignants qui ont fui les zones assiégées, selon le ministre. Il a également indiqué que tous les déplacés ne s'étaient pas fait recenser par les services compétents du ministère. Les parents d'élèves sont inquiets et se demandent comment subvenir aux dépenses de tous les déplacés qui sont à leur charge. "C'est vrai que le gouvernement veut tout mettre en œuvre pour que tout aille mieux. Cependant, nos charges ont considérablement augmenté. De sept personnes, nous sommes passés à 18. Alors que pour de bonnes études, il faut un cadre approprié, ce qui n'est pas le casà", souligne Ernest Kouadio, un parent d'élève qui cache difficilement son amertume.
Le ministre avait annoncé une seconde rentrée scolaire pour le 6 janvier 2003 sous les auspices des institutions internationales comme le Programme alimentaire mondial (PAM), l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) ainsi que le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).
A la veille de cette nouvelle rentrée, le ministère de l'éducation a estimé qu'avec la poursuite des combats dans les zones occupées, le nombre des élèves déplacés avait atteint 493.500 pour lesquels il a annoncé l'ouverture de 1.170 nouvelles classes. Grâce aux bailleurs de fonds, une prime de 50.000 Francs CFA (environ 79 dollars US) sera versée aux enseignants déplacés "craie en main". D'autres mesures ont été prises, comme la construction de cantines scolaires, la libéralisation de la tenue scolaire et notamment la suppression du droit d'inscription au secondaire. N'guessan a encore annoncé que le PAM offrira à chaque famille d'élèves déplacés un sac de riz par mois.
Malgré ces efforts, des inquiétudes demeurent. "Depuis le début de la crise, il y a eu manque de sérénité de la part du personnel enseignant ou administratif et des parents d'élèves qui ont mis du temps à exécuter le programme pour les uns, et à inscrire les enfants pour les autres. C'est ce qui explique la morosité que nous connaissons en ce moment avec la première rentrée scolaire. Aujourd'hui, la seconde rentrée s'avère certes impérieuse, mais elle sera très difficile. Car les nouveaux élèves, venus des zones assiégées, s'inscrivent sur la base d'informations peu fiables les concernant", confie Emmanuel Akani, enseignant au collège Voltaire à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Un autre enseignant, qui a requis l'anonymat, témoigne : "Nous n'avons rien contre le projet du gouvernement. Il faudrait que les autorités sécurisent tout le pays. A Abidjan, c'est avec la peur au ventre que nous allons au cours. Par exemple, le couvre-feu réduit le volume de cours. Quand on parle de 19 heures à 6 heures dans la capitale, force est de reconnaître que nous sommes contraints de quitter les établissements à 16 heures à cause des embouteillages et autres. Aussi l'attaque perpétrée contre le lycée Lama à Yopougon (à Abidjan), qui est parti en fumée, crée la méfiance chez de nombreux enseignants et même chez les élèves".
En outre, les actions des groupes rebelles apparus à la fin-novembre dans l'ouest du pays, qui n'avaient pas encore signé un accord de cessez-le-feu avec les troupes loyalistes, entraînaient de nouveaux déplacés qui voulaient regagner les villes sous contrôle gouvernemental. Selon des sources proches du ministère de l'éducation, cette nouvelle situation risque de mettre à mal l'initiative des autorités.
"Dans ces conditions, l'enseignement dispensé aux élèves risque d'être en dents de scie", redoute Moustapha Cissé, un parent d'élève qui déplore la lourdeur du ministère qui, selon lui, "devrait aller plutôt vers les déplacés au lieu d'organiser des rencontres ponctuelles qui ont l'air d'une foire aux désœuvrés". Des fonctionnaires du ministère s'en défendent, prétendant que "rien n'est perdu pour sauver l'année scolaire".
Mais la deuxième rentrée scolaire n'a pas été effective. Le 6 janvier, comme prévu, les élèves déplacés se sont rendus dans les différents établissements d'accueil. Mais ils ont été surpris de constater qu'ils n'ont pas été orientés dans les écoles. Les fonctionnaires du ministère ont indiqué que les écoles d'accueil étaient insuffisantes face au nombre croissant de nouveaux venus, mais également que le couvre-feu, placé à 19 heures, ne permettait pas à certains établissements de recevoir ces élèves.
De leur côté, les rebelles du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), par la voix de leur secrétaire général, Guillaume Soro, ont annoncé à Bouaké leur rentrée scolaire. Mais peu de gens croient à une telle possibilité dans les zones occupées, même pas les organisations humanitaires.

