LOME, 10 jan. (IPS) – L'opposition togolaise appelle à la mobilisation après une révision de la constitution du pays marquée par la suppression de la limitation des mandats présidentiels à deux, qui ouvre la voie à une nouvelle candidature du président Gnassingbé Eyadema.
Pourtant, le chef de l'Etat togolais, au pouvoir depuis 36 ans, avait promis de ne plus se représenter à l'élection présidentielle prévue cette année.
L'Assemblée nationale togolaise, composée en majorité des députés du parti au pouvoir (72 sièges sur 81), a modifié la loi fondamentale du Togo, notamment l'article 59 relatif à l'élection du président de la République.
Selon cet article, le président est élu "pour un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois". Et la disposition précisait : "En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats".
Mais les nouvelles dispositions stipulent désormais que le président de la République togolaise est "élu au suffrage universel direct et secret pour un mandat de cinq ans. Il est rééligible".
Cette modification ouvre, selon l'opposition et plusieurs observateurs, la voie à une nouvelle candidature possible de l'actuel chef de l'Etat, le général Eyadema. Mais cette révision de la constitution provoque des remous au sein de la classe politique togolaise.
Pour Maurice Dahuku Péré, ancien président de l'Assemblée nationale du Togo, transfuge du Rassemblement du peuple togolais (RPT, parti au pouvoir) et qui a rejoint les rangs de l'opposition, c'est une "constitution taillée sur mesure pour satisfaire quelqu'un qui veut rester éternellement au pouvoir". "Cette constitution a été illégitimement modifiée par une assemblée illégitime", se plaint Péré qui refuse de cautionner une remise en cause de la constitution.
Le nouveau texte n'autorise pas seulement Eyadema à se représenter, mais il écarte aussi de la course l'un des leaders historiques de l'opposition, Gilchrist Olympio, président de l'Union des forces de changement (UFC).
Selon la nouvelle loi, tout candidat à la magistrature suprême doit résider 12 mois au Togo avant le scrutin. Or Le président de l'UFC vit en exil en France. Il avait été victime d'une tentative d'assassinat au Togo en 1992.
"Nous ne sommes plus dans une logique de discussion avec M. Eyadema; à partir de maintenant, c'est la confrontation", lance Olympio. "Ca suffit, il faut qu'il parte et nous allons le faire partir par tous les moyens", martèle Olympio, fils du premier président du Togo, Sylvanus Olympio, assassiné dans un coup d'Etat en 1963. "Que M. Olympio soit exclu ou qu'il soit dans la course, ce sont des problèmes mineurs", déclare le président de l'UFC.
Selon Pitang Tchalla, ministre de la Communication et de la Formation civique, porte-parole du gouvernement togolais, le toilettage visait à rendre la constitution togolaise impersonnelle comme toutes les constitutions. "Je ne vois pas où c'est écrit que le texte vise une personne", affirme-t-il.
Pour justifier la révision de la constitution, les députés togolais invoquent un "souci d'accroître les pouvoirs du peuple". "Le toilettage que nous venons de faire est sans doute le moyen le plus indiqué pour rendre la constitution praticable", déclare le président du parlement, Fambaré Ouattara Natchaba.
"Ce n'est ni un toilettage ni une modification, c'est tout simplement une nouvelle constitution qu'une centaine de personnes se sont permis d'imposer au peuple togolais", réagit Aimé Gogué, un transfuge du parti au pouvoir, aujourd'hui membre de l'opposition.
Médédé Assih, institutrice à Lomé, se réjouit de cette décision des députés qui, selon elle, "sont soucieux de l'avenir" du Togo. "Cette modification vient à point nommé parce qu'elle donne beaucoup d'ouverture démocratique", affirme-t-elle. Assih, 32 ans, apprécie encore le fait que le parlement ait également fait baisser l'âge de l'éligibilité à la présidence de 45 à 35 ans. "En ramenant l'âge à 35 ans, Eyadema prépare l'un de ses enfants qui prendra sa place", estime, au contraire, Dieudonné Tonato, étudiant à l'Université de Lomé, la capitale togolaise.
Pour l'ancien Premier ministre togolais, Mensah Agbeyomé Kodjo, actuellement en exil, "il apparaît plus que jamais évident que Eyadema veut une présidence à vie. Il vient de se donner les moyensà de faire de notre pays une monarchie constitutionnelle", ajoute-t-il.
L'opposition togolaise, réunie au sein de la Coalition des forces démocratiques (un regroupement de partis politiques et de transfuges du parti au pouvoir) a appelé à la mobilisation pour faire échec à ce qu'elle qualifie de "coup de force".
Cette coalition a demandé la population de ne porter que des tenues rouges et de faire du bruit, tous les soirs, en tapant sur des casseroles. Mais ce mot d'ordre n'est pas suivi à Lomé.
"On a l'impression que l'opposition togolaise est à court d'idée", regrette Dédé Lawson, informaticienne. "Je ne me vois pas en train de taper sur des casseroles le soir ni porter du rouge à Lomé, cela ne fera rien à monsieur Eyadema", dit-elle.
Lucien Kuegan, apprenti mécanicien, aimerait bien suivre l'appel des leaders de l'opposition, mais il avoue craindre la répression des forces de l'ordre.
"Le pouvoir en place depuis 36 ans au Togo est capable de tout, il n'hésitera pas à réprimer sévèrement ceux qui suivront l'appel de l'opposition".
Dans le camp de la mouvance présidentielle, on refuse de commenter l'appel des opposants.
La révision de la constitution a suscité des réactions dans le monde occidental. Selon un haut responsable du département d'Etat américain, qui a requis l'anonymat, les Etats-Unis sont déçus de la modification de la constitution togolaise et son pays a demandé à des responsables et parlementaires togolais de la justifier. "C'est vraiment dommage", indique le responsable américain avant d'ajouter : "Nous demandons aux principaux responsables parlementaires : pourquoi? … et nous demandons au président : pourquoi revenez-vous sur votre parole?". De son côté, le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a déclaré : "Nous attendons que des décisions soient prises et le moment venu, nous nous prononcerons", faisant allusion à la promesse du président Eyadema de ne pas se représenter en 2003. "Il est important que, dans les prochaines échéances électorales togolaises, le jeu démocratique soit pleinement respecté", a ajouté de Villepin. Le chef de l'Etat togolais, qui a promis en 1999 de quitter le pouvoir en 2003 après 36 ans de règne sans partage, n'a fait encore aucune déclaration à la suite de la modification de la constitution.

