EDUCATION-BENIN: L'alphabétisation des adultes, l'unique espoir pour sortir de l'ignorance

COTONOU, 31 déc. (IPS) – Ils n'ont pas eu la chance de fréquenter une école dans leur jeune âge ou l'ont quittée tôt pour diverses raisons. Aujourd'hui, devenus adultes, ils ont décidé de surmonter leur handicap en s'inscrivant dans un cours d'adultes à Cotonou, au Bénin, pour apprendre à lire et à écrire en français.

Malgré leurs occupations professionnelles, ces "grands élèves" essaient, tant bien que mal, d'apprivoiser la langue de Molière.

Dans une salle de classe d'un collège privé de Cotonou, la capitale économique béninoise, il est 19 heures ce 19 décembre. Depuis quelques instants déjà, le maître Nestor Wéwé proclame les résultats du premier trimestre de l'année scolaire 2002-2003. Sous les regards anxieux des élèves – pas ordinaires du tout -, les résultats tombent, suivis par des applaudissements.

Cette classe spéciale est celle des adultes dont l'âge varie entre 13 et 35 ans. Les exigences de leur métier, le désir d'émulation ou d'apprendre le français fondamental… ont amené les uns et les autres à s'inscrire à ce cours d'apprentissage pratique de cette langue.

Hélène Kpokpoya, vendeuse de pagne au marché Dantokpa de Cotonou, est mariée et mère d'un enfant, elle suit ces cours depuis environ un mois et demi. "La langue française m'a toujours attirée, mais je n'ai pas eu la chance de faire des études. Aujourd'hui, je suis commerçante et j'ai besoin de cette langue pour communiquer avec mes clients. Je pourrai également faire aisément les calculs et mes comptes", confie-t-elle.

Amégan Kouassi, menuisier charpentier, est âgé de 22 ans et suit les cours depuis deux mois. Le besoin d'apprendre à lire et écrire en français est devenu pour lui une nécessité le jour où un client lui a demandé d'établir un devis pour la réalisation d'une charpente. Il en a été incapable et a perdu le marché.

Les exigences du métier ont également amené Nicole Assoudé, 21 ans, couturière, au cours des adultes. Le manque de soutien financier l'avait empêchée de suivre sa scolarité jusqu'au bout.

Ils sont au nombre de 23 dont 17 femmes et six hommes, avec des niveaux du cours d'initiation (CI), cours préparatoire, 2ème année (CP2) et du cours élémentaire, 1ère année (CE1), à suivre les cours du maître Wéwé. Le calcul et le français (expression orale, écrite et l'écriture) sont les matières dispensées aux élèves adultes les lundis, mardis et jeudis, de 19 heures à 21 heures locales, contre une somme de 1.000 francs CFA (environ 1,5 dollar US) par mois et par personne.

Le désir d'apprendre à lire, écrire et à parler français anime chacun de ces élèves. Victoria Badagbo, commerçante âgée de 31 ans, est mariée sans enfant. "J'ai perdu mon père très tôt. On m'a inscrite à l'école, mais je n'avais aucun soutien. Les travaux domestiques m'accablaient, si bien que j'allais au cours en retard. Le maître me battait. Alors, je me suis enfuie et j'ai rejoint ma mère qui a voulu me réinscrire à l'école, mais mes parents paternels ont refusé".

"Je me suis rendue également au Ghana; là encore, mes parents m'ont empêchée d'aller à l'école anglaise. J'ai ainsi raté ma scolarité", se souvient-elle, avec amertume. "Aujourd'hui, lorsque j'entends les gens parler français, j'ai envie de faire comme eux", ajoute Badagbo.

Gilbert Savi, apprenti mécanicien, est le plus jeune des élèves du maître Wéwé. A 13 ans, il saisit la chance qui lui est offerte et depuis trois mois, il suit les cours. "Je veux savoir bien parler français comme mes amis", dit-il. Ayant vécu auparavant au village, il affirme que son père n'avait pas les moyens de l'inscrire à "l'école des Blancs". Vivant aujourd'hui à Cotonou avec sa tante, celle-ci n'a pas hésité à lui donner la chance de sortir de l'analphabétisme.

Aller à l'école comme les petits enfants du cours d'initiation ou du cours préparatoire lorsqu'on a déjà dépassé la trentaine d'âge et qu'on exerce un métier, n'est pas chose aisée. Il est difficile d'étudier les leçons et de les mémoriser. Jules Ayicoué, 27 ans est coiffeur. Il se lève tôt le matin et apprend ses leçons avant de vaquer à ses occupations professionnelles. "C'est difficile, surtout lorsque, autour de soi, il se trouve des gens pour se moquer de vous et vous décourager, se disant eux-mêmes déjà trop grands pour étudier. Mais avec beaucoup de courage, on y arrivera", dit-il.

Badagbo a abandonné, une fois déjà, ses cours à cause de ses occupations, mais aujourd'hui, elle a compris, comme Kouassi, que "dans la vie, si tu ne sais pas lire et écrire, tu ne pourras rien faire".

"Ce qu'ils apprennent ici, c'est surtout pour la vie active. Pour les commerçantes, par exemple, cela leur permet de faire les petits calculs", explique leur maître qui affirme que ses élèves se montrent assidus et intéressés. Il reconnaît cependant qu'il est difficile d'enseigner à des élèves déjà adultes, mais sa consolation réside, selon lui, dans "l'espoir de les voir sortir des ténèbres de l'ignorance". Son ambition, ajoute Wéwé, est de présenter très prochainement ses élèves à l'examen du certificat d'études primaires.

Selon des analystes, les jeunes adultes constituent un groupe clé dans le processus de développement, et font partie des acteurs principaux de la lutte contre la pauvreté. Leur éducation devrait donc être une priorité. Dans la plupart des pays africains, ils représentent environ 45 pour cent de la population, mais l'analphabétisme constitue le handicap majeur qui les empêche de contribuer au processus du développement social, économique et politique.

Le Forum mondial sur l'éducation, réuni à Dakar, au Sénégal en 2000, avait reconnu que "la satisfaction des besoins éducatifs des adultes a pour composante principale, l'alphabétisation". Le forum a alors recommandé "d'améliorer de 50 pour cent les niveaux d'alphabétisation des adultes, notamment des femmes d'ici à 2015 et d'assurer, à tous les adultes, un accès équitable aux programmes d'éducation de base et d'éducation permanente".