EDUCATION-SENEGAL: La fuite des cerveaux affecte de plus en plus l'enseignement supérieur

DAKAR, 23 déc. (IPS) – Le phénomène de la fuite des cerveaux, en cours depuis longtemps en Afrique, affecte de plus en plus les universités, les instituts et établissements d'enseignement supérieur du Sénégal à cause des bas salaires payés aux enseignants qui viennent d'achever une grève de deux semaines.

Les universités de Dakar et Saint-Louis étaient partiellement paralysées par une grève des professeurs, qui réclamaient de meilleures conditions de travail et des mesures préventives pour lutter contre la fuite des cerveaux.

La grève était menée par le Syndicat autonome des enseignants du supérieur (SAES) qui a levé son mot d'ordre samedi, après d'âpres négociations avec le gouvernement et la signature d'un protocole d'accord non encore publié.

Selon des chiffres rendus publics par le SAES, en huit ans, plus de 105 enseignants du supérieur et des chercheurs émérites ont fui le Sénégal pour aller monnayer leurs compétences à l'étranger, principalement dans les universités françaises et américaines. Le Sénégal compte 1099 enseignants et chercheurs dans ses deux universités, dont 1.002 à Dakar, la capitale, et 97 à Saint-Louis (260 km au nord de Dakar). "L'université souffre de la fuite de ses cadres du fait de la non attractivité de l'enseignement supérieur dont les salaires sont parmi les plus bas de la sous-région", a déclaré le secrétaire général du SAES, Ibra Diene, pour expliquer la principale cause de l'émigration des universitaires vers les pays riches.

A titre illustratif, le SAES confie à IPS qu'un assistant d'université ayant le niveau du baccalauréat et cinq années d'études supérieures, gagne entre 160.000 francs CFA (environ 246 dollars US) et 170.000 FCFA (environ 261,5 dollars US), alors qu'un professeur d'université ayant totalisé plus sept années d'études après son baccalauréat perçoit quelque 600.000 FCFA (environ 923 dollars US). Une fois dans les pays du Nord, ces mêmes professeurs peuvent gagner trois à cinq fois le montant de leurs salaires actuels, affirme le SAES.

Le risque de voir s'accentuer la saignée des cerveaux sénégalais, et africains en général, est d'autant plus grand que beaucoup de pays développés ont actuellement un déficit de cadres supérieurs en informatique, en électronique, dans certaines disciplines des sciences, de la technologie, et de la médecine, mais aussi en lettres et sciences humaines, souligne Diene.

"Et plus nombreux sont, chaque année, les collègues qui nous quittent et malheureusement, loin de nous l'idée de les blâmer. Nous commençons même à leur envier une carrière de recherche bien faite et de bonnes conditions de vie", a dit Diene, tout en regrettant que "nos pays financent les universités des pays riches à qui ils fournissent, presque gratuitement, une expertise de pointe déjà formée et souvent expérimentée".

Son avis est conforté par Sadibou Marone, un consultant en communication, spécialisé dans les questions d'éducation en Afrique, qui estime également que "l'on ne devrait pas considérer l'attitude de ces intellectuels comme un manque de patriotisme, car il est évident qu'ils n'ont pas bénéficié, dans leur pays, d'un ensemble de circonstances susceptibles de créer un climat favorable de recherche et de sécurité financière".

Toutefois, Marone reconnaît aussi qu'il est inconcevable de voir une élite ayant bénéficié d'une formation "coûteuse" financée par la collectivité nationale, aller à l'étranger pour monnayer ses compétences, s'offusquant par ailleurs de voir l'Afrique servir de "réservoir de cerveaux" pour l'Occident.

Citant une étude de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (CEA), Marone souligne que l'Afrique perd, chaque année, entre 10.000 et 20.000 cerveaux, pour un coût financier estimé à 4 milliards de dollars. Madior Diouf, professeur de lettres modernes, ancien ministre sénégalais de l'Enseignement supérieur, insiste sur le besoin, pour tout chercheur et tout enseignant, de disposer d'un environnement propice de recherche et de travail. Il est urgent, a-t-il dit, de renouveler le corps enseignant émigré. Pour lui, le recrutement d'enseignants est rendu difficile par les restrictions budgétaires imposées à la plupart des pays africains par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI). Mais la fuite des cerveaux sénégalais s'opère également au niveau national, avec de nombreux universitaires qui choisissent de rompre avec les amphithéâtres et autres laboratoires de recherche, pour aller se réfugier en politique ou dans d'autres activités plus lucratives, au sein des organisations non gouvernementales (ONG), des cabinets ministériels ou de consultation.

D'après une enquête du SAES effectuée en 2002, à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 72 professeurs, maîtres-assistants et assistants confondus, ont émigré alors que 23 départs ont été enregistrés à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis. L'Université de Dakar compte en moyenne 28.000 étudiants contre près de 3.000 inscrits à L'Université de Saint-Louis, plus récente.

Cependant, comparée à la moyenne des cerveaux en fuite constatée dans le reste du continent africain, le Sénégal se situe loin du seuil catastrophique. En effet, le rythme annuel des départs de compétences dépasse rarement le nombre de 10 enseignants alors qu'un pays comme le Ghana, par exemple, en perd plus de 100 par an.

Pour remédier à cette situation, le SAES plaide pour la revalorisation des salaires des enseignants et chercheurs du supérieur et pour l'augmentation de leurs perdiems lors de leurs voyages d'études.

Le premier secrétaire général adjoint du Syndicat unique et démocratique des enseignants du Sénégal (SUDES-section des universités), indique que la solution à la fuite des cerveaux "devra nécessairement passer par la création de conditions de développement d'un environnement de recherche et de plein épanouissement des chercheurs et des enseignants".

"Notre syndicat est pour la revalorisation de la fonction enseignante et cela passe nécessairement par l'amélioration des conditions de travail des universitaires", soutient Kalidou Diallo. Face à l'ampleur du fléau, le gouvernement a mis en place une commission ad hoc chargée de mener des enquêtes et des études sur la fuite des cerveaux et de formuler des propositions en vue d'un retour au pays des enseignants, des chercheurs et scientifiques sénégalais qui servent à l'étranger. Un comité interministériel consacré à ce sujet, réuni le 4 décembre sous la présidence du Premier ministre Idrissa Seck, avait notamment préconisé l'augmentation de la charge horaire des professeurs et la modification du statut des assistants.