POPULATION-KENYA: Une crise alimentaire oubliée dans des camps de réfugiés

NAIROBI, 20 déc. (IPS) – Les pénuries alimentaires auxquelles sont confrontés les réfugiés dans des camps au Kenya sont si aiguës que plus de 60 pour cent des enfants sont déjà mal nourris.

"Au cours des deux derniers mois, nous avons connu une hausse dans les admissions aux programmes d'alimentation supplémentaires et thérapeutiques.

La situation s'est détériorée et se détériorera davantage si rien n'est fait d'urgence", avertit Blessing Ezeibe, responsable du Programme alimentaire mondial (PAM) dans le camp de réfugiés de Kakuma, à la frontière soudano-kényane.

Le PAM est fortement à court de vivres.

"Nous en avons tout juste pour janvier. En février, nous n'aurons plus du tout de maïs. Le mois suivant, nous serons à court de sel. Le mois d'après, nous serons à court d'huile végétale et ainsi de suite", explique la chargée de communication du PAM, Laura Melo.

Le PAM est si préoccupé qu'il a envoyé l'un des réfugiés, Fatouma Ahmed Ali, dans la capitale kényane, Nairobi, pour faire connaître leur sort.

"Mon poids diminue de jour en jour. Même ma vue baisse. Je n'ai pas de légumes, je n'ai pas de lait", affirme la femme de 46 ans, mère de huit enfants.

Ali supervise la distribution de vivres dans le camp, s'assurant que les personnes âgées et les femmes enceintes sont les premiers servis. Elle souligne que plusieurs femmes enceintes et allaitantes sont déjà anémiées à cause du manque d'aliments nourrissants.

"Nous voulons supplier les donateurs de nous offrir des vivres pour nous maintenir en vie. Autrement, nous allons mourir, tous autant que nous sommes. Le camp de Kakuma deviendra une tombe", avertit-elle.

Ce n'est pas la première fois que le PAM a des difficultés. En février, des réductions drastiques avaient été imposées, chaque réfugié recevant juste une ration de 500 kcal par jour au lieu des 2.160 kcal. Le nombre d'enfants fréquentant les centres d'alimentation s'est accru considérablement.

Avec le nombre d'autres crises auxquelles se trouve confronté le continent africain, la situation difficile des 220.000 réfugiés, principalement soudanais et somali dans les camps de réfugiés de Kakuma et de Daadab dans le nord-ouest et l'est du Kenya, est en train d'être oubliée.

"Il y a de ces crises importantes et de grande envergure qui ont émergé en Afrique. Les donateurs ont cette propension à focaliser leur attention sur l'endroit où se produisent les grandes crises", se plaint Melo.

"Le fait que 14 millions de personnes en Afrique australe et 14 millions en Ethiopie manquent de nourriture, ne signifie pas que ces réfugiés partent.

Ils sont ici et ils resteront ici pendant quelque temps", souligne-t-elle.

"Si nous réduisons les distributions de vivres, les gens vont pratiquement commencer par mourir", avertit Melo.

Les pénuries alimentaires sont également une question de sécurité pour le personnel du PAM, comme l'explique Ezeibe.

"Une personne affamée est une personne affamée. Il y a eu des cas d'agressions dans les camps. L'ancien responsable du sous-bureau a été agressé", se souvient-elle.

"Ils ne comprennent pas réellement la situation. Tous les réfugiés ne sont pas privilégiés en matière d'information. La plupart du temps, ils pensent que nous avons cette nourriture et que nous ne voulons pas la leur donner.

Mais la vérité est que nous donnons ce que nous avons", dit-elle.

Ali, une femme énergique et qui s'exprime avec facilité, est frustrée par sa dépendance. Elle a vécu à Kakuma pendant sept ans et espère y rester pendant plusieurs autres années, étant donné le chaos continu dans son pays natal, la Somalie.

"Notre situation est si triste. Nous sommes des mendiants. Nous mangeons ce qu'ils nous donnent. S'ils nous donnent des pierres, nous devons les manger", affirme-t-elle.

Kakuma est situé dans une partie extrêmement chaude, aride du Kenya. Peu de choses poussent à cet endroit. Les réfugiés ne peuvent pas élever du bétail parce que cela conduit à des conflits avec les populations locales, les Turkana, également pauvres, sur des ressources rares comme la pâture.

Les réfugiés ne peuvent même pas quitter le camp pour ramasser du bois de chauffe parce que plusieurs ont été violés ou agressés.

La politique de campement pratiquée par le gouvernement kényan signifie que les réfugiés ne sont pas autorisés à quitter les camps pour chercher du travail, et cela fait qu'ils dépendent entièrement des vivres distribués.

"Nombre d'entre eux ont des aptitudes artisanales. Ils peuvent faire de petites choses. Mais les camps sont situés dans des zones extrêmement éloignées et hostiles. Il n'y a aucun marché où ils peuvent vendre leurs objets. Ils sont coincés. Ils peuvent véritablement faire peu de choses pour se tirer d'affaire", affirme Melo.

"Nous n'avons pas la liberté de mouvement pour être indépendants. L'agence des Nations Unies pour les réfugiés fait de son mieux. Mais les êtres humains ont besoin de beaucoup plus", se plaint Ali.

"Nous ne sommes pas aveugles. Nous ne sommes pas handicapés. Nous pouvons protéger nos vies. Il y a d'autres solutions. Nous pouvons cultiver. Nous pouvons faire absolument tout", affirme-t-elle avec insistance.

Pour certains, permettre aux réfugiés de travailler ou de cultiver apporterait une solution à la dépendance actuelle – que les donateurs fatigués semblent réticents à continuer de financer.

La situation des réfugiés en Angola est très différente. "Ceux qui sont aptes et sains peuvent se lancer dans des activités. Ils peuvent cultiver, travailler sur des sites de construction. Ils peuvent faire beaucoup de choses pour se prendre en charge eux-mêmes. Ils ne sont pas limités comme ceux de Kakuma", ajoute Ezeibe.

Le gouvernement kényan soutient que les réfugiés constituent un risque sécuritaire s'ils se mélangent au reste de la population. Les guerres civiles actuelles au Soudan et en Somalie ont conduit à une importante entrée d'armes légères au Kenya, apportées, pour la plupart, par des gens fuyant ces pays.

Dans un pays où des millions de gens sont chômeurs et vivent dans la pauvreté, les réfugiés pourraient également être mal vus s'ils sont perçus comme des gens qui prennent les emplois des indigènes kényans.

"S'agissant de la protection, tout le monde, y compris les réfugiés, doit être protégé. Mais au bout du compte, le Kenya est pour les Kényans. C'est très clair", a déclaré le porte-parole de la police kényane, King'ori Mwangi, à l'agence de presse des Nations Unies, IRIN.

Les agences humanitaires n'ont autre choix que celui de travailler dans ces contraintes.

"Il y a des pays qui autorisent les réfugiés à s'installer dans des villages, à travailler et à produire pour leur propre revenu. Cela pourrait être le cas au Kenya. Mais ça ne l'est pas. Et c'est donc la réalité avec laquelle nous devons faire", souligne Melo.

"C'est une situation extrêmement sensible. Mais il n'y a pas de solutions meilleures pour le moment. Nous devons répondre à cela", conseille-t-elle vivement.

"Il n'y a rien d'autre à faire que de nous asseoir et d'attendre que les donateurs réagissent, reconnaît Ezeibe.