TRANSPORT-SENEGAL: Des parents des victimes du désastre du ferry marchent ensouvenir

DAKAR, 18 déc. (IPS) – Lorsque la nouvelle a éclaté à Dakar en septembre selon laquelle les passagers du ferry le Joola avaient fait naufrage lors du voyage retour de Ziguinchor, des centaines de familles et d'amis de ceux qui étaient à bord étaient descendus au port pour recueillir des informations et prier.

Près de trois mois après, des chrétiens et des musulmans ont prié côte à côte sur le quai, toujours en quête de réponses, essayant toujours de comprendre une tragédie qui a eu un effet dévastateur sur le Sénégal..

Les prières faisaient partie d'une manifestation organisée par la Coordination du collectif des familles des victimes du Joola (CCVJ)- une organisation qui en chapeaute plusieurs autres – qui a exigé des informations, des explications et une action de la part du gouvernement.

Bien qu'elle soit impliquée dans la Commission d'enquête mise en place par le gouvernement, qui a publié ses conclusions au début de novembre, la CCVJ dit que l'Etat l'a tenue à distance, tout en revenant sur ses propres promesses d'aider les victimes et de sanctionner ceux qu'on croit être responsables du naufrage.

Les relations entre le gouvernement et la CCVJ sont de nouveau au plus bas après la marche du 14 décembre où des manifestants essayant de se rendre au palais présidentiel ont été bloqués par la police anti-émeute. La police a fait usage de gaz lacrymogènes, 11 personnes ont été arrêtées et plusieurs blessées.

Ibrahima Cissé, l'un des responsables de la CCVJ qui a été détenu brièvement, a déclaré que la police avait complètement mal jugé la situation. "Nous sommes très déçus par la barbarie et la brutalité dont a fait preuve la police", a indiqué Cissé. "Nous avons prévenu les autorités quatre jours à l'avance et nous avons suivi toutes les étapes de la procédure".

Cissé reconnaît qu'il y avait eu une rupture entre l'Etat et les familles des victimes, mais a dit que la CCVJ voulait un dialogue et faisait confiance au président Abdoulaye Wade. "Le président a montré sa bonne foi et sa bonne volonté dans le passé. Il serait malhonnête de dire le contraire. Mais ce qui nous irrite, c'est le fossé entre ce qu'il a dit et l'absence de décisions prises suite à ces engagements. Il y a eu beaucoup de promesses, mais rien de concret".

Les manifestants de la CCVJ portaient des bannières représentant une liste de doléances et de plaintes. "Compensation : un droit, pas un acte de charité", "Orphelins du Joola : dites-nous comment vos parents sont morts", "Pourquoi notre parlement est-il silencieux?".

La perte du Joola et ses conséquences ont dominé la vie publique pendant près de trois mois. Les premières victimes du gouvernement furent le ministre des Transports Youssoph Sakho, et le ministre des Forces armées, Youba Sambou, qui avaient tous deux démissionné puisque leurs ministères respectifs avaient publié des rapports contradictoires sur les origines du naufrage.

Plusieurs observateurs croient que la révocation du Premier ministre Mame Madior Boye en novembre était due en partie à la mauvaise gestion qu'elle a faite du naufrage, en publiant des nombres de victimes inexacts et en anticipant sur les conclusions d'une enquête par la mise en cause du mauvais temps. Le remplaçant de Boye, Idrissa Seck, a parlé immédiatement de la nécessité de gérer l'héritage du Joola et de la nécessité d'éviter les erreurs, qui avaient conduit à la tragédie.

Mais le gouvernement a continué de faire face à une forte critique pour ses actions. La nomination de Seck coïncidait avec la publication du rapport par la Commission d'enquête mise en place sous la direction du 'Médiateur' de l'Etat Seydou Madani Sy, qui fournissait une critique détaillée des procédures de sécurité à bord du Joola et de la réponse tardive de la marine et de l'Armée de l'air au naufrage. Cela a donné lieu à des allégations selon lesquelles l'Etat serait en train d'essayer "d'enterrer la vérité".

Le ministre de l'Intérieur Mamadou Niang, qui a été le principal porte-parole du gouvernement sur le Joola, a promis qu'une compensation serait payée à toux ceux qui ont perdu de la famille sur le ferry.

A une conférence de presse donnée à la veille de la marche de la CCVJ, Niang a déclaré que le gouvernement avait aussi aidé les survivants et cherchait à garantir une bourse à six étudiants survivants pour aller étudier à l'étranger. Niang a également mis l'accent sur les initiatives d'aide sociale et de soutien psychologique mises à la disposition aussi bien des survivants que des familles des victimes.

Mais ces mesures ont été jugées totalement inappropriées par les familles.

Guy Arice Ndouye de la CCVJ a fait remarquer que la compensation payée jusqu'ici en relation avec le Joola est négligeable, comparée aux paiements d'urgence faits après que des pluies torrentielles eurent causé une perte énorme de bétail et de biens dans le nord du Sénégal en janvier.

Parmi d'autres doléances on peut citer : la sortie tardive des certificats de décès, la confusion continue sur le nombre exact des victimes (les militants de la CCVJ soutiennent que le nombre définitif des victimes s'élève à plus de 1500, bien au-delà des estimations officielles); le maintien à des postes clés de responsables militaires présumés coupables), et l'incapacité à fournir un service de transport alternatif pour la Casamance.

La grande majorité de ceux qui étaient à bord du Joola venait de la Casamance, dans le sud. Le ferry avait été remis en service après une interruption de 13 mois et parmi les passagers, figuraient des centaines de petits commerçants, les 'Bana Bana', qui ramenaient des marchandises à Dakar, et un grand nombre d'étudiants.

"J'ai perdu beaucoup d'amis et je ne suis pas satisfait", a déclaré l'étudiant casamançais Mamadou Lamine Cissé. Rien n'a été fait. Ils n'ont même pas sorti l'épave du bateau de l'eau".

Ibrahima Cissé de la CCVF souligne que son organisation est prête à organiser des manifestations, à faire des sit-in et à faire tout ce qu'elle pense nécessaire pour pousser l'Etat à agir. Cissé ajoute que les familles portent des fardeaux insupportables, en particulier à ce moment de l'année.

"Imaginez quand c'est Noël et que vous n'avez pas vos enfants à côté pour le célébrer avec vous. Je n'ai pas les mots pour décrire ce que les gens sont en train de traverser".