DAKAR, 17 déc. (IPS) – Le Sénégal, avec ses quelque 20.000 orphelins du SIDA, fait face, depuis environ deux ans, au problème de leur prise en charge sociale. Ces enfants sont les victimes les plus pathétiques de la pandémie.
Selon les estimations officielles de l'année dernière, portant sur des personnes vivant avec le VIH/SIDA au Sénégal, prés de 5.000 enfants âgés de moins de quinze ans sont atteints par le virus. Le Sénégal a un faible taux de prévalence du SIDA, estimé à 1,4 pour cent en 2002, avec environ 77.000 personnes vivant avec le VIH/SIDA, sur une population de 9,8 millions d'habitants.
Grâce aux efforts de nombreuses associations caritatives et du gouvernement, "les malades du SIDA mineurs" bénéficient d'une prise en charge médicale totale avec la fourniture gratuite des anti-rétroviraux (ARV) par le biais de l'Initiative sénégalaise d'accès aux ARV (ISAARV), fonctionnelle à Dakar depuis 1998. L'ISAARV permet à 800 patients de bénéficier gratuitement du traitement. Un montant de 700.000 FCFA (environ 1.077 dollars US) est nécessaire pour un traitement annuel et individuel en ARV.
De nouvelles initiatives allant dans le sens d'une prise en charge globale des enfants infectés ou affectés par le SIDA, seront prises dans le cadre du plan stratégique de lutte contre le SIDA (2002-2006) et vont englober les domaines de la nutrition, de l'assistance juridique, médicale et sociale, indique le Comité national de lutte contre le SIDA au Sénégal (CNLS).
De l'avis de nombreuses personnes intervenant dans le domaine de la prise en charge des orphelins du SIDA, l'assistance médicale apportée par le gouvernement aux malades du SIDA est loin de suffire pour régler tous leurs problèmes. "La prise en charge sociale des orphelins du SIDA de la part de l'Etat fait cruellement défaut", déplore Dr Dominique Sambou, membre de l'association catholique "SIDA-Services", plaidant pour un meilleur suivi de tous les enfants infectés ou affectés par le virus.
Selon lui, "la crise sociale et économique est telle que les enfants orphelins du SIDA suivent difficilement une scolarité normale, sans compter la discrimination dont ils peuvent faire l'objet dans leur entourage si jamais leur situation sérologique est divulguée". Son association assure déjà la prise en charge scolaire de 15 enfants infectés par le SIDA, en leur fournissant gratuitement tous les manuels dont ils ont besoin, révèle Dr Sambou.
La présidente de l'Association d'assistance aux enfants en situation difficile (AASED), Marie Cissé Thioye, avoue "qu'effectivement le problème de la prise en charge sociale des enfants infectés ou affectés par le VIH/SIDA se pose avec acuité ces dernières années". La présidente de l'AASED cite l'exemple d'une fillette infectée par le SIDA et qui est à la charge d'une famille d'adoption pauvre à Dakar, la capitale sénégalaise. Cadette d'une famille de cinq enfants, Astou Diop est déjà orpheline à six ans. Ses défunts parents, qui sont rentrés au Sénégal pour mourir de SIDA après un long séjour dans un autre pays d'Afrique de l'Ouest, lui ont transmis le virus. Orpheline et contaminée, Astou est ainsi condamnée, à son âge, à supporter ce double fardeau. Placée chez sa grand-mère maternelle, la fillette peut néanmoins compter sur l'AASED qui s'engage notamment "à apporter un soutien moral, social, financier, médical et l'accès aux anti-rétroviraux aux enfants infectés ou affectés par le VIH/SIDA".
"Le cas de Astou fait partie des 179 cas d'enfants orphelins dont une trentaine sont infectés par le virus du SIDA, dont s'occupe l'association", déclare Thioye, soulignant l'élargissement de l'AASED "à tous les enfants en situation difficile par crainte de ne pas susciter une stigmatisation à l'endroit des orphelins du SIDA".
La présidente de l'AASED reconnaît que le cas de Astou est présentement celui qui leur tient le plus à cœur. "Non seulement, la petite souffre d'un manque criant d'affection maternelle, mais son état actuel de séropositivité lui impose de suivre un traitement en ARV que lui fournit gratuitement l'hôpital", explique-t-elle, ajoutant que pour cela, l'association l'aide tous les jours pour son transport et, même parfois, pour son alimentation.
Conscientes de la grande ignorance dans laquelle évoluent beaucoup de Sénégalais pour qui le SIDA reste toujours une "punition divine qui ne touche que les étrangers", les membres de l'AASED, dont la plupart sont des assistantes sociales et des médecins, parcourent les coins et recoins du pays pour sensibiliser les familles vivant avec des enfants infectés ou affectés par le VIH/SIDA.
"Nous sommes constamment confrontés à des cas d'enfants orphelins du SIDA dont les proches parents refusent de les prendre en charge en invoquant toujours la peur d'être contaminés ou d'être bannis par les voisins", révèle Thioye.
Face à toutes ces difficultés, la présidente de l'AASED prône l'ouverture d'un centre d'accueil des orphelins du SIDA où "tous les enfants infectés pourront être suivis convenablement aussi bien sur le plan nutritionnel, juridique que médical et social".
Dr Ngagne Mbaye, président de l'association "Synergie pour l'enfance", une autre structure caritative qui œuvre depuis sept ans dans la prise en charge des orphelins du SIDA, estime au contraire que l'Etat devrait surtout éviter d'ouvrir des orphelinats pour les "enfants rendus vulnérables par le SIDA", rappelant que des expériences du même genre ont connu des échecs ailleurs en Afrique. Selon Dr Mbaye, qui est pédiatre, "Il faut plutôt opter pour une prise en charge sociale élargie qui vise à maintenir le malade dans son milieu familial et à travailler pour modifier le regard de la communauté vis-à-vis de cette couche vulnérable ".

