MEDIA-SIERRA LEONE: Des mesures drastiques du gouvernement contre lesjournaux privés

FREETOWN, 10 oct (IPS) – La presse privée en Sierra Léone traverse des moments difficiles avec des procès, des refus de licences et des interdictions opérés par la Commission nationale des médias. Le dernier dans la tourmente est le journal 'for di people' dont l'éditeur et rédacteur en chef Paul Kamara fait actuellement l'objet de 18 chefs d'accusation de procès en diffamation intentés contre lui par un juge de la Cour d'appel. "Cette affaire est hautement politique", a indiqué Kamara à IPS cette semaine.

"Je pense que le juge est du côté du parti au pouvoir qui voit notre journal comme une menace pour leurs intérêts. Ils veulent simplement m'emprisonner".

Au cours des derniers mois, Kamara est entré et sorti des tribunaux et a été détenu au moins une fois pendant quelques heures par le juge président Tenjan Jalloh.

Kamara soutient avoir critiqué le juge de la Cour d'appel Emeric Tolla Thompson pour "avoir agi inconstitutionnellement en se dédoublant en qualité de président de l'association nationale de football".

"for di people" a soutenu la campagne pendant plusieurs mois, sans aucune action du gouvernement, mais avec une du juge lui-même qui lui a intenté un procès.

L'affaire est toujours en train d'être suivie avec beaucoup d'intérêt de la part du public dans la salle d'audience et Kamara a été décrit dans les journaux par ses supporteurs comme le 'Mandela de la Sierra Léone', une référence à l'ancien président sud-africain Nelson Mandela qui a passé 27 ans en prison.

Une autre victime a été 'African Champion' (Champion africain), qui par deux fois a été interdit par la Commission nationale des médias pour une soi-disant "conduite non professionnelle". "African Champion", l'un des journaux qui se les plus vite vendus et les plus critiques du gouvernement, se bat actuellement au tribunal contre des responsables de la commission des médias, qui veulent encore faire fermer le tabloïde.

Le 'Champion' avait accusé un fils du président Ahmed Tejan Kabbah de faire du "commerce illégal", un article que la commission n'a pas aimé.

"Est-ce leur rôle (la commission des médias)?", se demande, pour la forme, le rédacteur en chef de Champion, Mohamed Koroma.

Il a dit à IPS que la commission n'est pas indépendante puisque, selon lui, c'est le gouvernement qui trie sur le volet les membres de la commission".

Selon Koroma, la commission n'a pas le pouvoir d'interdire un journal et outrepasse ainsi ses prérogatives.

"L'action de la commission présage de mauvais jours en perspective pour la presse privée. En tant que journalistes, nous ne devons pas croiser les bras sans rien faire et leur permettre de réussir", a ajouté Koroma.

Mais il se pourrait bien que Koroma soit en train de lancer le bon appel, mais en direction de la mauvaise audience. Mis à part quelques-uns, plusieurs soi-disant journaux 'indépendants', ayant de fortes sympathies pour le gouvernement, ont critiqué 'Champion' dans les pages de leurs tabloïdes. La même chose est arrivée à Kamara de 'for di people.' Samuel Cole, un commentateur de presse a déclaré : "Ces gens (les journalistes) sont les plus désunis et divisés à cause de petites jalousies et autres choses du genre. Il a prévenu que, si ces différences ne sont pas aplanies, les journalistes se battraient toujours entre eux au lieu de s'attaquer aux questions nationales pressantes.

Mais peut-être que le principal défi pour la presse privée actuellement est comment supprimer les restrictions sur l'octroi d'autorisation, annuler les lois obsolètes sur la diffamation et s'assurer de l'existence d'un code d'éthique standard pour les professionnels des médias.

Tayib Bah, président de l'Association des journalistes (SJAL) a indiqué que son groupe travaillait sur toutes ces questions. "Nous étudions tous ces défis et voulons même que les autorités garantissent aux journalistes la liberté et l'accès à l'information", a poursuivi Bah.

Si cela est fait, a-t-il ajouté, il y aurait moins de cas d'assignations en justice et de censure officielle.

Le gouvernement du président Kabbah a toujours dit qu'il croyait en la liberté de presse, mais les journalistes, en particulier ceux de la presse privée, ne sont pas du même avis.

Richie Awoonor-Gordon, rédacteur du journal satirique prisé "peep', à indiqué à IPS que la plupart des institutions gouvernementales ont refusé de passer des publicités dans la presse privée.

"Certains parmi elles craignent ce qu'ils appellent notre position anti-gouvernementale et ne passent pas des annonces chez nous", a indiqué Awoonor, imperturbable.

Il souligne que les recettes des ventes seules ne peuvent pas soutenir la production de son tabloïde bi-hebdomadaire et couvrir les salaires du personnel.

"C'est difficile, mais nous arrivons à survivre et à maintenir notre journal dans les kiosques à journaux", a ajouté Awoonor-Gordon.

Avec plus d'une cinquantaine de journaux circulant dans un pays de 4,5 millions de personnes – et un taux d'analphabétisme de 85 pour cent, la presse essaye simplement de survivre. Toute forme de censure pourrait bien ne mettre qu'un peu de piment à la blessure.