ECONOMIE: Les pays ouest-africains étudient des stratégies pour juguler lacrise du coton

LOME, 22 juil (IPS) – Les acteurs et experts de la filière coton de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) recommandent des actions rapides pour sauver ce secteur en péril face à la conjoncture difficile du marché.

Ils multiplient les concertations pour trouver des remèdes pouvant sauver le coton qui fait vivre 10 millions de personnes dans la sous-région. L'UEMOA regroupe huit pays de la zone franc : Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo.

Après Lomé, au Togo, les experts de la filière se sont retrouvés en juin à Abidjan, en Côte d'ivoire, avec les ministres de l'Agriculture des pays de l'UEMOA pour faire l'état des lieux et décider des mesures de sortie de crise du secteur cotonnier. La filière coton "est source de revenus substantiels pour le monde rural et occupe une main-d'œuvre importante, tant en milieu rural qu'urbain", explique Félix Dansou, commissaire de l'UEMOA chargé du développement rural et de l'environnement.

La production cotonnière, qui a connu une forte progression dans la zone, est passée de 350.000 tonnes en 1970 à 2,300 millions de tonnes en 1998. Mais les cours mondiaux ne cessent de chuter pour atteindre leur plus bas niveau. En trois ans, le cours du kilogramme de coton fibre est passé de 71 cents à 38 cents US, occasionnant une crise sans précédent. Selon les experts, la crise du coton tire ses origines des faiblesses structurelles internes liées à une compétitivité insuffisante, à une organisation inappropriée des structures locales, qui conduisent à une mauvaise gestion des intrants et des crédits provoquant un endettement. Ces insuffisances conduisent aussi à une faible valorisation industrielle des produits du coton, à une démotivation des producteurs et à l'aggravation des effets des aléas climatiques sur la production.

Les experts évoquent également des facteurs externes liés à la baisse des cours mondiaux du coton fibre en raison essentiellement de la surproduction induite par les importantes subventions accordées aux agriculteurs dans les grands pays producteurs comme la Chine, l'Union européenne (UE), les Etats-Unis et l'Inde.

Les participants ont insisté sur la mise en place d'un "front commun contre la concurrence déloyale des pays du Nord" notamment, qui subventionnent leur production cotonnière et sur l'élaboration d'un "plaidoyer pour le respect des réglementations internationales" par les grands producteurs (Europe, Etats-Unis, Australie, Chine). Le président de l'Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB), François Traoré, déplore que "cette situation contribue largement à la détérioration de nos revenus d'autant que la production américaine fortement mécanisée menace sérieusement une production africaine très familiale".

"Nous voulons dire aux pays qui subventionnent leurs producteurs de cesser de nous parler de la lutte contre la pauvreté", déclare-t-il. "L'UE et les Etats-Unis doivent cesser leurs subventions aux producteurs de coton ou trouver des solutions comme des compensations financières, sinon c'est injuste, alors que les institutions financières internationales préconisent la privatisation des filières agricoles dans nos pays", martèle Sébastien Dano Djédjé, ministre ivoirien de l'Agriculture.

Dano Djédjé est également président de la Commission compétitivité des produits agricoles d'exportation de la Conférence des ministres de l'Agriculture de l'Afrique de l'ouest et du centre (CMA/AOC). La CMA/AOC a adopté un mémorandum pour une stratégie commune contre la concurrence des producteurs occidentaux. La concurrence des fibres synthétiques, de plus en plus performantes, est aussi indexée comme facteur aggravant de la crise cotonnière.

L'UEMOA transforme seulement 5 pour cent de sa production et exporte 95 pour cent de coton fibre à l'état brut, renforçant la vulnérabilité des économies des pays producteurs.

A Lomé, les experts ont recommandé que des actions soient vite entreprises pour que la filière ne disparaisse pas et que le pouvoir d'achat des producteurs soit préservé pour les motiver et maintenir cette filière essentielle dans la vie économique de la zone.

Un comité a été mis sur pied pour sensibiliser les pouvoirs publics afin qu'ils acceptent, au plan régional, la mise en place d'instruments de politique économique à soumettre à leurs partenaires au développement.

"Cela leur permettra (aux partenaires) d'intégrer, dans leurs stratégies d'assistance, la dimension de cette crise de la filière", estime Bernard Adikpeto, consultant.

Les experts demandent à la Commission de l'UEMOA et aux Etats membres d'entreprendre des actions d'urgence pour une amélioration de la productivité de la culture du coton. Ils les exhortent à intensifier des programmes de formation des producteurs.

"Une stratégie régionale de promotion et développement de la filière coton s'impose parce que cette filière occupe une place importante dans l'économie des pays", souligne Ibrahim Macoudou Fall, président de l'Organisation des industries cotonnières et textiles des pays de l'UEMOA (OICPT). "Le coton constitue la culture la plus pratiquée dans la zone".

A Abidjan, les ministres de l'Agriculture de l'UEMOA ont décidé d'adopter une position commune lors des négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sur le coton. Ils ont pensé à une politique commune incluant notamment des négociations bilatérales avec les pays subventionnant leur coton, ainsi que "la libre circulation du coton et des produits dérivés non transformés" entre les Etats membres de l'UEMOA.

Les conséquences de la crise cotonnière sont perceptibles dans le ralentissement de la croissance économique et l'aggravation de la pauvreté dans les pays de l'union dont les économies reposent sur le coton.

"Lorsqu'on est attaché à la stratégie d'éradication de la pauvreté, on est obligé d'organiser cette concertation afin que nous puissions faire l'état des lieux et prendre immédiatement des mesures de sortie de crise", affirme Boni Yayi, président de Banque ouest-africaine de développement (BOAD).

Le coton mobilise l'essentiel de la population et contribue au renforcement des finances publiques et de la balance commerciale, souligne-t-il. Malgré le soutien de la BOAD à la production de coton graine par des financements directs ou indirects d'usines d'égrenage, d'unités de transformation de coton fibre et de graines de coton à hauteur de 50 milliards de francs CFA (76,9 millions de dollars US), la zone UEMOA demeure sans politique concrète de transformation du coton, déplorent les experts.

Avec une exportation de plus de 800.000 tonnes de coton, l'équivalent de la consommation de l'Europe en coton fibre, les pays de l'UEMOA occupent la troisième place mondiale derrière les Etats-Unis et l'Ouzbékistan. Ils représentent un poids important dans les échanges internationaux de coton. La zone franc, sixième producteur mondial de coton avec 4,4 pour cent de la production, présente une surface totale cultivée d'environ 2,2 millions d'hectares. Sur dix pays qui se répartissent cette production cotonnière, le Mali, le Bénin, le Burkina Faso et la Côte d'ivoire représentent 73 pour cent de la totalité.

"Avec un taux de transformation très faible de 5 pour cent, les pays de l'UEMOA dépendent du marché mondial, ce qui constitue un handicap sérieux qu'il faut surmonter", avertit le président de la BOAD.

Les Etats ont été donc invités à appliquer, au besoin, "la taxe dégressive de protection et la taxe conjoncturelle à l'importation" en faveur des industries textiles.

Pour une amélioration de la compétitivité des produits de la filière, les Etats devraient poursuivre leurs actions pour réduire le coût des facteurs de production (énergie, eau et transport).

"Il faudra beaucoup mettre l'accent sur les différents programmes visant l'amélioration des infrastructures de transport et la mise en place des industries sous-régionales", suggère Assita Coulibaly, chercheur.