POLITIQUE-CONGO: Coup de force des milices ninjas sur l'aéroport de Brazzaville

KINSHASA, 19 juin (IPS) – Les milices ninjas du Congo ont transporté la guerre de la région du Pool (sud du pays) jusque dans la capitale, Brazzaville, le 14 juin.

Les habitants de Brazzaville ont été brusquement réveillés ce vendredi par des détonations d'armes lourdes qui ont même été entendues à Kinshasa, de l'autre côté du fleuve Congo, en République démocratique du Congo (RDC). Le bilan, encore provisoire, est assez lourd, selon les estimations des passagers qui ne cessent de traverser le fleuve, venant de Brazzaville vers Kinshasa, la capitale de la RDC : 13 militaires congolais tués, ainsi que trois militaires angolais parmi le contingent qui garde les installations de l'aéroport. Côté milices ninjas, ils parlent de 30 morts pendant que les sources officielles de Brazzaville font état de 60 morts. "Les combats ont été très durs", affirme André Malonga qui dit avoir choisi de traverser au Congo car il dit en avoir marre de déménager chaque fois à Brazzaville. "Ici, nous espérons avoir plus de répit", indique-t-il, ajoutant : "Brazzaville, on verra plus tard".

Avec trois valises pour lui-même, sa femme et ses deux enfants, Malonga prend du repos dans un petit débit de boisson de fortune "Chez Tshangamuka", situé dans l'enclos du beach Ngobila, à Kinshasa. Il est visiblement dépassé par la situation.

Jeune commerçant au quartier Bacongo de Brazzaville, le théâtre habituel des opérations militaires, il avait choisi, dans un premier temps, d'aller habiter chez des parents à Talangai, l'un des arrondissements du nord de la ville, beaucoup plus calme. La guerre, qui a éclaté en mars, avait déjà complètement ruiné son commerce. "Les militaires avaient pillé ma boutique", affirme-t-il. "J'avais déjà regagné ma maison de Bacongo, croyant que rien ne pouvait plus nous arriver avec la tenue des élections législatives et le calme relatif qui régnait". Malonga dit se souvenir des propos du président Denis Sassou Nguesso demandant aux populations "de rester calme et de rejoindre leurs résidences", tout étant terminé dans le Pool. La veille de l'attaque de l'aéroport de Brazzaville, le général Yvon Ndalou, chef d'état-major des Forces armées congolaises (FAC), avait encore rassuré la population sur le calme retrouvé dans la région du Pool après que la force publique avait, selon lui, anéanti la rébellion des milices ninjas. Richard Tshangamuka, le tenancier du débit de boisson, raconte que depuis les troubles de la région du Pool au Congo-Brazzaville, les Congolais ne cessent de traverser le fleuve pour trouver refuge à Kinshasa.

"Généralement, ils passent tous par ici chez moi dès qu'ils ont terminé les formalités d'immigration. Ils ne viennent pas que par le beach officiel.

D'autres traversent dans des pirogues".

Ayant quitté leur domicile dans la précipitation, bon nombre de Brazzavillois se retrouvent sans pièce d'identité et craignent de passer par la voie officielle. C'est le cas de Willy Obenga, voisin de quartier d'André Malonga. "Etant policier, je ne voulais pas me faire repérer au beach de Brazzaville. Je suis arrivé à Kinshasa, il y a un mois. D'ici, j'ai téléphoné à mon ami André, lui demandant de me rejoindre", explique Obenga.

A la question de savoir pourquoi la guerre atteint la ville de Brazzaville, Obenga dit qu'il est sûr que le problème se situe au sein du pouvoir.

"C'est une guerre de chefs au sein du clan Sassou Nguesso. Le pouvoir appartient certes aux Nordistes. Mais au sein des Nordistes, il y a ceux qu'on appelle les Katangais. Les gens de Impfondo, dans l'extrême nord : à leur tête, Ambroise Noumazalay". Obenga poursuit : "Ils ont fait la guerre de 1998 pour Sassou Nguesso, mais ne retrouvent pas leur compte dans le pouvoir actuel. Bien plus, il avait été entendu que pendant la transition, Sassou Ngesso leur laisse la direction des affaires. Or à la fin de la guerre, Sassou Nguesso s'est directement proclamé chef de l'Etat. Cela a provoqué des frustrations". "Bien plus, il y a la jeune génération qui, dans les dernières législatives, s'est en majeure partie retrouvée disqualifiée ou recalée.

Voilà pourquoi, à mon sens, on trouve des milices ninjas en pleine ville de Brazzaville, surtout qu'on ne peut pas affirmer que ce sont les mêmes que celles du pasteur Ntoumi. La situation politique est mure pour que n'importe qui fasse son coup de force à Brazzaville", ajoute Obengan.

Ni Malonga ni Obenga ne veulent se faire enregistrer à la délégation régionale du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Obenga, parce qu'il est membre de la police, et Malonga pour des raisons personnelles. Les Brazzavillois gardent toujours en mémoire le drame, jusqu'ici inexpliqué, d'anciens réfugiés congolais qui, en dépit du fait qu'ils étaient accompagnés par des agents du HCR, avaient mystérieusement disparu au beach de Brazzaville en 1999. Aussi sont-ils méfiants envers le HCR.

"J'ai de la famille à Kinshasa. Je pourrai vivre et, au besoin, refaire ma vie ici", dit Malonga.

L'ambassade de la République du Congo, à Kinshasa, évite toute question des journalistes au sujet des événements de Brazzaville. Depuis le déclenchement des affrontements armés dans le Pool, les journalistes de Kinshasa n'ont pas eu droit à la moindre conférence de presse. Les journalistes croyaient pouvoir en savoir plus sur la situation dans l'autre Congo à l'issue de la rencontre quadripartite qui a réuni, mardi à Brazzaville, quatre chefs d'Etat d'Afrique centrale : Idriss Déby du Tchad, Ange-Félix Patassé de Centrafrique, Omar Bongo du Gabon et Sassou Nguesso du Congo. Le communiqué, qui en est sorti, a laissé tout le monde sur sa faim. Les chefs d'Etat étaient venus soutenir moralement leur homologue congolais. Ils ont déclaré d'une manière laconique "ne jamais accepter que la République du Congo serve de sanctuaire au terrorisme, ni n'héberge d'éléments déstabilisateurs contre des pays voisins". C'est Patassé qui, au nom des quatre, a lu le communiqué. On sait que la plus grande partie de la famille d'André Kolingba, l'auteur présumé de la tentative de coup d'Etat de mai 2000 en Centrafrique, vit en exil à Brazzaville.