LOME, 27 mai (IPS) – L'importance de l'eau, de l'électricité et des télécommunications dans l'économie des pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) a conduit l'UEMOA à encourager la mise en place d'une politique de privatisation pour ces secteurs publics collectifs.
Cette politique entre dans le cadre de nouvelles orientations en matière de privatisation, qui tiennent compte des enjeux de régionalisation et d'intégration de ces secteurs et de leurs infrastructures au sein de l'union. L'UEMOA regroupe huit pays membres de la zone franc CFA : Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Les différents processus de privatisation dans la zone sont soutenus par la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) dont le concours en faveur des secteurs d'eau, d'électricité et des télécommunications se chiffre, depuis 1976, à 201 milliards de FCFA (environ 287,142 dollars US). Cet investissement concerne 72 opérations, soi 31 pour cent des engagements nets de la BOAD basée à Lomé, la capitale togolaise.
C'est dans cette optique que la BOAD a organisé ce mois-ci, à Lomé, un atelier sur les processus de privatisation des services publics collectifs.
La rencontre visait à optimiser les résultats pour les futures opérations.
ELle a porté sur la philosophie et les étapes des processus de privatisation, le bilan des privatisations ainsi que les propositions concrètes pour la réussite des opérations. En se fondant sur des expériences comme celle de la Société nationale des télécommunications du Sénégal (SONATEL) dans le processus de privatisation des services publics, les participants à l'atelier ont dégagé des éléments pouvant faciliter le succès des futures opérations de privatisation dans l'espace UEMOA.
La privatisation de la SONATEL est intervenue en juillet 1997, avec un capital de 195 milliards de FCFA (environ 278,571 millions de dollars US), soit 10 millions d'actions au prix de 19.500 FCFA l'action (environ 27,8 dollars US).
Ce capital se repartit comme suit : 42 pour cent pour le partenaire étranger France Télécom, 27 pour cent à l'Etat sénégalais, 20 pour cent aux institutionnels et au grand public et 10 pour cent au personnel.
Selon Cheick Tidiane Mbaye, directeur général de la SONATEL, "la privatisation a été conçue comme un moyen de préparer l'entreprise à la concurrence". Et son entrée à la Bourse régionale d'Abidjan (Côte d'Ivoire), en décembre 1998, a eu des effets sur l'accroissement de la notoriété de la société, tout en incitant à la bonne gestion, affirme-t-il.
Mbaye se réjouit des résultats enregistrés, notamment avec la chute des prix des différents services offerts par la SONATEL à ses clients (téléphone fixe, mobile, Internet, données).
Par contre, la privatisation de la Société nationale de l'électricité du Sénégal (SENELEC), avec comme partenaire étranger Hydro Québec (Canada), a connu un échec. La société a continué d'enregistrer, comme par le passé, des coupures régulières de courant électrique. L'Etat sénégalais a rompu le contrat et s'est tourné vers Vivendi, une entreprise française. Mais les négociations ont échoué, faute d'accord sur un schéma de financement entre les deux parties. Le Sénégal en demande beaucoup à Vivendi qui ne veut pas prendre de risque. Après cet échec, le Sénégal s'est tourné vers l'Américaine AES — déjà présente au Cameroun, mais où ça ne marche pas apparemment. D'où l'inquiétude des Sénégalais.
Malgré tout, "L'atelier a souligné l'importante évolution des mentalités sur le sujet des privatisations, qui a été, durant de nombreuses années, perçu de manière extrêmement négative", selon un document de synthèse. Les orientations données au processus de privatisation, à l'issue des travaux, tournent notamment autour de l'adéquation entre les opérations de privatisation, les mesures de libéralisation du secteur et la mise en place d'un cadre institutionnel et réglementaire.
Les orientations se présentent aussi sous la forme de questionnement autour des investissements. "Quels investisseurs, quels opérateurs pour quels projets? Quelles mesures et quels moyens pour assurer l'actionnariat régional? Quels modes de financement pour quels projets?" Selon Boni Yayi, président de la BOAD, "le secteur public n'a pas le monopole du développement et aucune nation au monde n'a réussi à se développer sans la contribution déterminante du secteur privé".
Pour Moussa Touré, président de la Commission de l'UEMOA, "l'assainissement du cadre macroéconomique et le dialogue social sont les conditions de la réussite" des processus de privatisation. "La privatisation, outre sa justification économique, est un acte éminemment politique, sa réussite nécessite une mise en œuvre progressive".
"Aujourd'hui, face à l'accroissement de la pauvreté dans nos pays, face à la rareté des ressources, au poids de l'endettement extérieur et aux effets pervers d'une mondialisation libérale mal régulée, la privatisation des secteurs d'infrastructures tels que l'eau, l'énergie et les télécommunications ne reviendrait-elle pas à priver nos Etats des instruments stratégiques qui leur permettent d'assurer les besoins vitaux de nos populations et de maîtriser les bases du développement?", s'interroge le Premier ministre togolais, Mensah Agbéyomé Kodjo.
L'Association des analystes financiers de l'Afrique de l'ouest (AAFAO) met en garde contre la participation étrangère aux processus de privatisation.
"Nous disons tout simplement que si participation étrangère il doit y avoir, il faudrait que celle-ci tienne compte des aspirations profondes des opérateurs économiques locaux et ceci dans l'intérêt de tous", déclare Atchati Tchao, président de l'AAFAO.
Pour Aladjou Agouta, secrétaire général de l'Association togolaise des consommateurs, la privatisation doit se faire dans la transparence, avec une implication des décideurs et de la société civile. "Nous souhaitons que les préoccupations des consommateurs soient prises en considération".
Selon le président de la BOAD, une nouvelle approche des privatisations doit mettre en avant les mécanismes garantissant la participation des nationaux au contrôle du capital et la plus grande transparence dans la gestion.
"Un élément important qui favorise l'acceptation politique de la privatisation, est la possibilité éventuellement offerte aux nationaux de participer au contrôle du capital, même lorsque les contraintes technologiques et financières imposent la nécessité de rechercher, dans le cadre de la privatisation, un opérateur étranger de référence afin de garantir la poursuite de l'activité dans les meilleures conditions", explique Boni.
"Les privatisations, vues avant tout comme un moyen pour les opérateurs d'affronter la concurrence, sont très urgentes et les partenariats stratégiques entre opérateurs africains devraient être encouragés", estime Mbaye.
L'amélioration de la qualité des services, l'augmentation des recettes fiscales des Etats, l'élargissement de l'offre des services constituent déjà des éléments de réussite du processus. "Après la privatisation, Il faudra qu'on sente une amélioration de la qualité du service par rapport au prix qu'on aura donné", avertit Aladjou.
Touré rassure : "La privatisation des services de l'eau, de l'électricité et des télécommunications peut être un élément favorable à la fourniture, par les investisseurs, de services de qualité, à des coûts compétitifs".
Il reconnaît toutefois que le coût élevé des facteurs de soutien à la production que constituent l'eau, l'électricité et les télécommunications, limite sensiblement la compétitivité de la zone UEMOA.

