NAIROBI, 24 mai (IPS) – Les groupes de défense des droits de l'Homme au Kénya refusent d'accepter la loi sur les médias, adoptée récemment, mais largement perçue comme un renforcement des mesures de répression contre la presse et la liberté d'expression.
Le groupe de pression, "Release Political Prisoners (RPP) ou (Libérer les prisonniers politiques) a juré de continuer à publier son bulletin mensuel, Mtetezi (le Défenseur en Kiswahili).
"Si c'est nécessaire, nous allons braver la loi", affirme Caleb Muchungu du RPP. "Nous tiendrons ferme. Nous ne sommes pas prêts à être réduits au silence. Pas maintenant, (et) pas à l'avenir.
"Nous allons continuer à nous battre pour une presse libre et nous continuerons à paraître. Ça, je peux vous le garantir,", déclare-t-il.
L'amendement à la loi sur les livres et journaux, connue couramment comme la loi sur les médias, accroît des obligations sécuritaires devant être payées par les imprimeurs et les éditeurs de livres et journaux, qui sont passées de 10.000 shillings kényans (134 dollars US) à 1 million de shillings (13.334 dollars US).
Ceci est de loin supérieur aux budgets des petites publications comme Mtetezi. Le bulletin a un tirage de 2.000 exemplaires et est distribué gratuitement aux communautés. Il couvre "les problèmes des gens ordinaires".
"Nous avons toujours paru, même lorsque les choses étaient pires — lorsque les gens étaient emprisonnés pour sédition et par l'intermédiaire d'autres lois draconiennes.
"Nous essayerons de faire pression avec toutes sortes de groupes afin que cette loi soit abrogée, mais cela ne signifie pas que nous allons cesser de paraître", souligne Muchungu.
Les défenseurs des droits de l'Homme encouragent d'autres éditeurs à faire de même.
"Nous demandons instamment à la presse de montrer qu'elle ne va pas se conformer à une loi inconstitutionnelle en refusant de souscrire à ces obligations d'éditeurs.
"Après avoir refusé, ils peuvent aller au tribunal. Il peut facilement être démontré que ces obligations sont tout à fait non conformes à la constitution", indique Kangethe Mungai de "People Against Torture", une organisation non gouvernementale.
L'Union des journalistes du Kénya envisage déjà de porter cette affaire devant la Cour constitutionnelle.
Le gouvernement dit que la loi sur la presse est nécessaire pour empêcher la "presse à scandales" de publier des histoires scandaleuses, parfois fausses sur la vie privée d'éminents politiciens et hommes d'affaires.
Il se plaint du fait que les présentes lois contre la diffamation n'apportent pas une protection adéquate aux hommes publics parce que beaucoup de ces publications douteuses n'ont même pas une adresse commerciale par laquelle on peut remonter jusqu'à elles.
Les vendeurs de journaux peuvent également être emprisonnés pour avoir vendu des publications qui n'ont pas payé l'obligation.
"Nous considérons cela comme une attaque peu scrupuleuse, même barbare, contre la presse, sous prétexte d'instiller la discipline au sein des journalistes", estime Kibe Mungai du Réseau des droits de l'Homme.
"De quelle autre façon devrait-t-on décrire une loi qui cherche à emprisonner des fournisseurs et vendeurs de livres pour des actes d'omission pour lesquels ils ne sont pas responsables? Comment des gens décents devraient-ils réagir à une loi qui cherche à réguler la presse par des menaces d'emprisonnement et des sanctions financières punitives?", se demande-t-il.
"Au mieux, cet accroissement drastique en obligations sécuritaires limitera à coup sûr l'accès aux médias et à l'industrie d'édition. Au pire, cela fera de l'industrie médiatique un domaine réservé aux riches, réduisant ainsi le champ du pluralisme des idées au détriment manifeste de la démocratie naissante au Kénya", affirme-t-il.
Les temps sont durs pour la presse kényane. Cette dernière attaque fait suite à une série de procès en diffamation dans lesquels des maisons de presse et librairies ont été obligées de payer d'énormes sommes à de hauts fonctionnaires du gouvernement. Le ministre Nicholas Biwott a reçu une somme totale de 60 millions de shillings (800.000 dollars US) en compensation des allégations l'accusant du meurtre de Robert Ouko, un autre ministre du gouvernement.
Le RPP lui-même a sur le dos un procès en diffamation de la part d'un ministre du bureau du président, Shariff Nassir, pour son reportage sur la campagne de démolition des kiosques et autres structures illégales à Mombassa, la ville portuaire sur l'Océan Indien. Cette campagne a rendu indigentes et sans-abri des milliers de personnes.
"Nous avons couvert les démolitions de Mombasa, dont Shariff Nassir était le fer de lance. Il nous a écrit, menaçant de nous poursuivre en justice pour les quatre articles publiés sur deux questions.
"Nous avons parlé à nos avocats et il n'y a rien qui puisse évoquer (constituer) un problème (dans les quatre articles). Nos articles reposent sur des faits. Nous avons déjà instruit nos avocats à réagir à cette menace", explique Muchungu.
"Nous faisons du bruit parce que nous savons ce que les tribunaux font dans ce pays. Biwott a reçu 60 millions de shillings (800.000 dollars US) comme dommage et intérêt au terme des procès en diffamation. Nous craignons que la même chose ne nous arrive parce que nous n'avons pas le sentiment que le système judiciaire est vraiment indépendant.
"Etant donné qu'il menace de nous faire un procès sur quatre articles et que la tendance a été que sur chaque chef d'accusation ils ont reçu 20 millions de shillings (266.667 dollars US), nous craignons que cela ne soit quelque chose comme 80 millions de shillings (800.000 dollars US)", suppose-t-il.
Kibe Mungai croit que le projet de loi sur la presse pourrait conduire à un regain dans la répression et les violations des droits de l'Homme.
"Les violations des droits de l'Homme surviennent vraisemblablement lorsque les gens, qui tirent sur la sonnette d'alarme et les organismes de contrôle – les rôles précis de la presse – ne peuvent pas remplir leur rôle en sécurité", dit-il.
"Nous nous rappelons avec anxiété l'époque la plus noire de notre histoire.
Les années sombres de dictature dans les années 80 ont vu une énorme censure de la presse et une augmentation correspondante dans les violations des droits de l'Homme", souligne-t-il.
"Nous croyons sérieusement que les procès infâmes de Mwakenya n'auraient pas eu lieu si la presse kényane était libre d'écrire sur les violations qui se produisaient dans le secret des chambres de torture de Nyayo House (à Nairobi) et pendant les procès à la tombée de la nuit, soutient-il.
Durant la période du parti unique, le gouvernement kényan avait adopté une position ferme contre toute forme d'opposition, que ce soit des universitaires, des étudiants, de la presse ou autre activisme politique.
Des douzaines de personnes ont écopé de lourdes peines d'emprisonnement pour avoir soi-disant appartenu au Mwakenya, une organisation fictive qui préconisait de plus grandes libertés politiques.
Le système judiciaire était fortement pro-gouvernemental, infligeant des punitions sévères sans preuve évidente. Plusieurs de ces procès se déroulaient la nuit dans un bâtiment gouvernemental, Nyayo House, qui était également une chambre de torture.
Un prêtre a été emprisonné pour avoir écrit des commentaires critiques par rapport au gouvernement dans son propre journal intime. Bien que les mots n'aient pas été publiés, ils ont été jugés comme étant séditieux.
"A cette époque, il était difficile même de mentionner certains noms.
Lorsque vous étiez en public, vous deviez vérifier si un policier ne vous écoutait pas. Pour la publication, c'était encore pire", se rappelle Muchungu.
Le Réseau des droits de l'Homme demande instamment aux Kényans de se lever pour faire abroger le projet de loi.
"Nous appelons tous les Kényans à faire preuve d'une vigilance supplémentaire contre une dictature résurgente en s'unissant au sein d'une grande coalition pour la liberté afin de résister aux visées sordides des derniers jours fascistes visant à fouler aux pieds nos libertés durement acquises.
"Nous avons l'intention d'obliger le gouvernement à abroger cette loi punitive qui constitue manifestement un retour aux années de dictature. Nous sommes sûrs que ce n'est que le début d'un long processus qui verra de sérieuses violations des droits de l'Homme, notamment en ce moment où nous sommes confrontés à un processus de transition très délicat. Alors, il est d'une extrême importance que les Kényans sortent en grand nombre pour s'y opposer", affirme Mungai.

