SANTE: Les séropositifs africains auront une dose d'aide thaï

BANGKOK, 30 avr (IPS) – Son travail de pression sur la Thaïlande pour rendre abordables les médicaments a fait d'elle une héroïne pour les militants ici, mais maintenant le Dr Krisana Kraisintu a des visées sur l'étranger – pour partager cette technologie avec les pays africains pareillement affectés par la pandémie du VIH/SIDA.

La mission du Dr Krisana, chef du département développement et recherche de la pharmacie d'Etat, est le transfert de technologie des laboratoires thaï vers les pays africains – Ghana, Zimbabwe, Nigeria, Kenya et Cameroun – à des coûts minima et sans aucune majoration de profit.

Depuis début avril, l'organisation pharmaceutique du gouvernement thaïlandais (GPO), dont elle fait partie, produit des médicaments génériques, y compris les médicaments anti-SIDA les moins coûteux du monde, à des prix très bas.

Ces médicaments anti-rétroviraux coûtent 20 baht (environ 45 cents américains) le comprimé, ce qui signifie que la dose mensuelle pour les malades coûte 1.200 baht (27 dollars).

Et maintenant que la Thaïlande a très envie de partager ses connaissances avec les pays africains, le Dr Krisana, avec ses verres, les cheveux un peu grisonnants, et l'air parfois amusant, a été décrit par certains ici comme une "femme qui se bat seule" pour rechercher, enquêter et jeter les bases préliminaires d'une assistance aux pays africains en vue de produire leurs propres médicaments anti-SIDA, sous version générique.

"Nous leur donnerons la formule que nous utilisons pour produire les médicaments anti-SIDA génériques et nous donnerons une formation d'encadrement à nos homologues africains ici en Thaïlande", indique le directeur de recherche du GPO, âgé de 50 ans.

"Mon objectif est de maintenir les prix bas. Nous ne retirons pas de l'argent de cette affaire et ainsi, il n'est pas question de profit", explique le Dr Krisana dans une interview. "C'est pour une raison humanitaire. Nous sommes un pays en développement et nous voulons aider des pays africains, en voie de développement et pauvres aussi".

Les médicaments anti-rétroviraux (ARV) sont les meilleurs médicaments pour ralentir la production du VIH, qui cause le SIDA. Dans les pays développés, la disponibilité et l'utilisation des ARV et des médicaments pour les infections liées aux VIH/SIDA ont contribué à réduire la mortalité pour cause de SIDA.

Mais cela ne se passe pas ainsi dans le monde en développement – où sont enregistrés 95 pour cent de tous les décès dus au SIDA à ce jour – notamment à cause d'une sérieuse difficulté d'accès aux médicaments. Moins de cinq pour cent de ceux qui ont besoin du traitement du VIH/SIDA dans les pays en développement ont accès à ces médicaments.

Ceci s'explique en partie par les brevets que les grandes firmes pharmaceutiques détiennent sur les médicaments anti-SIDA, qui tendent à rendre leur prix plus élevés que ceux des médicaments pour lesquels les alternatives génériques existent ou sont possibles. Le 22 avril exactement, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a voté l'inclusion des médicaments anti-SIDA dans sa liste de médicaments essentiels.

L'Afrique est le continent le plus durement touché par la pandémie, puisqu'elle abrite plus de 25 millions des 40 millions de personnes vivant avec le VIH. Le VIH/SIDA est la première cause de décès en Afrique au sud du Sahara.

Au Zimbabwe, plus de 25 pour cent des adultes sont séropositifs, selon les statistiques de l'ONUSIDA. Dans les autres pays devant utiliser la technologie thaï pour lutter contre le VIH/SIDA, le taux de prévalence du HIV oscille entre 3,6 pour cent au Ghana et 14 pour cent au Kenya.

La Thaïlande compte un million de personnes infectées par le VIH sur ses 60 millions d'habitants, et plus de 300.000 sont mortes de la pandémie. C'est l'un des pays les plus durement touchés par la pandémie en Asie du sud-est, mais le nombre de nouveaux cas de séropositifs est en régression au cours des dernières années.

Le premier pays devant bénéficier de la coopération Sud-Sud du gouvernement thaï avec l'Afrique est le Ghana.

La production des médicaments génériques commencera aussitôt que les gouvernements de Thaïlande et du Ghana signeront un mémorandum d'accord sur cette initiative. Ce document est actuellement auprès des autorités sanitaires des deux pays.

Le Dr Krisana affirme qu'elle est sûre que les infrastructures de production et le personnel dans ce pays d'Afrique de l'ouest peuvent fournir la première réplique des médicaments anti-SIDA du Ghana dans l'intervalle de quatre à six semaines après la signature de l'accord.

Des groupes comme Médecins sans frontières voient l'initiative de Thaïlande comme un acte politique plein de défiance. Après tout, la mission africaine sera un test décisif pour de tels transferts de technologie face aux pressions de l'industrie pharmaceutique, qui détient les brevets pour les médicaments anti-SIDA.

"Cette première étape servira de catalyseur", affirme Paul Cawthorne, qui préside le bureau thaï de Médecins sans frontière. "L'engagement du Dr Krisana pour le transfert de technologie des génériques est unique".

"Elle n'a pas peur d'aller contre l'industrie pharmaceutique", ajoute Paul Toh, conseiller au bureau régional Asie du sud-est et Pacifique du Programme conjoint des Nations sur le SIDA (ONUSIDA) ici. "Son programme pour l'Afrique le démontre".

Mais déjà, un malaise vient des milieux puissants par rapport au travail du Dr Krisana visant à rendre publiquement disponible le médicament anti-SIDA le moins cher du monde et à son engagement à offrir à l'Afrique la technologie pour en faire de même.

"Des responsables de l'ambassade américaine à Bangkok sont passés à son bureau deux fois récemment", indique Cawthorne. "Nous avons peur qu'ils fassent pression sur elle au nom de l'industrie pharmaceutique".

Joseph Yun, conseiller aux affaires économiques à l'ambassade américaine, a exprimé l'opinion de Washington sur les plans du Dr Krisana pour l'Afrique : "Il n'y a aucun problème en ce qui concerne la production des médicaments génériques pour aider les pays africains aussi longtemps qu'on se préoccupe des questions de propriété intellectuelle".

Selon lui, les médicaments génériques à produire ne peuvent pas avoir des composantes protégées par des brevets ni au Ghana ni en Thaïlande : "Si elles ne sont pas protégées par des brevets des deux côtés, c'est bien".

Les germes du projet du Dr Krisana ont été plantés il y a un an, au cours d'une réunion avec un expert de santé publique du Cameroun attaché à la division Afrique de l'OMS.

En juillet 2001, elle avait commencé le premier de ses quelques voyages en Afrique pour étudier les installations disponibles qui pourraient être transformés en centres de production pharmaceutique. Le Zimbabwe et le Ghana étaient sur son itinéraire initial.

"Afin de conserver les prix bas, j'avais mis l'accent sur les pays qui utilisent les installations existantes pour cet effort plutôt que de nouveaux bâtiments", souligne-t-elle.

Cela a été suivi d'une étude des médicaments sous brevet dans les pays qu'elle a visités. Elle a été guidée par le principe selon lequel les médicaments anti-SIDA ne peuvent être produits que s'ils n'ont pas de brevets dans le pays africain de production et en Thaïlande.

Par la suite, elle a commencé par faire pression sur les fournisseurs des matières premières pour les médicaments anti-SIDA en Corée du Sud et en Inde afin qu'ils baissent davantage leur prix fixé pour rendre plus abordables les médicaments anti-rétroviraux.

"Les malades africains ont le droit aux soins de santé. Et s'ils ont besoin de médicament, nous devons le céder à un prix auquel ils peuvent l'acquérir", affirme le Dr Krisana. "Les fournisseurs ont accepté de fournir les quantités requises à des taux moins élevés que ce qu'il nous donne".

Ceci signifierait que les génériques comme le Didanosine et le Stavudine, deux des médicaments nécessaires aux malades du VIH comme partie intégrante d'un cocktail de trois médicaments qu'ils doivent prendre deux fois par jour, seraient disponibles à environ 60 pour cent de leurs prix en Thaïlande.

Didanosine est vendu à 62 cents le comprimé en Thaïlande et le Stavudine, à 77 cents.

La volonté de la Thaïlande de partager son savoir-faire avec les pays africains pour combattre le VIH/SIDA, a renforcé la campagne mondiale au cours des 14 derniers mois pour faire chuter les prix des médicaments anti-SIDA.

"Cela confirmera le fait que la santé des populations africaines importe plus que des profits", fait remarquer le Dr Krisana. "L'industrie pharmaceutique devra accepter cela".